chronique

Les enfants du juge, vous connaissez?

L’obscurité d’une salle de théâtre nous ouvre les yeux sur une réalité méconnue: tous ces enfants qui, en Belgique, vivent dans des "homes" en attendant une hypothétique famille d’accueil.

C’est un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui s’en va manger un stoemp avec ses collègues. En traversant la place du Jeu de Balle, il voit un gosse seul, dépenaillé. L’homme cherche, mais il n’y a pas de parents. On finit par lui crier que c’est un "enfant sauvage", qu’il n’en a plus des parents. L’homme ne comprend pas, on ne laisse pas un gosse tout seul, comme ça. Tous ces gens qui passent sur la place sans s’arrêter, ses collègues qui finissent par poursuivre leur chemin. C’est pas qu’il a des grandes idées sur le monde, mais on laisse pas un gosse comme ça, tout seul.

©Alice Piemme

C’est un homme normal, ni bon, ni mauvais, ni imbécile, ni intellectuel, ni riche, ni pauvre. Un homme à la vie tranquille qui va découvrir qu’il y a des enfants dont les parents ne sont pas en mesure de s’occuper (violences, alcoolisme, psychiatrie,…). Et que ces enfants, on les met dans des "homes", des institutions, des maisons d’enfants, des pouponnières. Il y a plusieurs noms pour une réalité blême. Une réalité méconnue, ignorée (volontairement ou non), une réalité qui prend aux tripes mais qui est si banale, si courante qu’elle n’a même pas sa place dans les journaux et les JT.

On retrouve la patte empreinte de finesse et de sensibilité de l’auteure. Soutenue par le jeu sans excès de Thierry Hellin.

Cet homme simple, l’auteure Céline Delbecq lui fait parler le picard tournaisien (avec la répétition du sujet, le "il" pour dire "elle", etc.) "dans un souci de proximité. C’est la parole d’un homme ordinaire. L’objectif, c’est que tout le monde comprenne, que personne ne se sente accusé de ne pas connaître cette réalité des enfants placés en institution par le juge", nous précise-t-elle. Une réalité qu’elle connaît bien. Depuis 13 ans, elle est bénévole et accompagne ces jeunes en camp de vacances. Et la jeune auteure belge fait preuve d’un doigté extraordinaire pour parler de sujets lourds. Elle l’avait déjà fait avec "Éclipse totale" sur le suicide adolescent ou "Abîme" sur la fin de vie en soins palliatifs. "L’enfant sauvage" a un côté un peu plus documentaire. Peut-être parce que c’est un sujet qu’elle connaît sur le bout des doigts. La première partie voit l’installation de l’histoire, avec beaucoup de couleurs mais sans empressement, avec pas mal de répétitions car c’est le fait de ces enfants, leur histoire est racontée et reracontée, formatée (par les policiers, le juge, l’assistante sociale, les éducateurs, etc.) jusqu’à les en déposséder. Jusqu’à gésir dans un dossier, paperasse blanche frappée du jargon noir des professionnels.

Jusqu’au 30/01 à l’Atelier 210 à Bruxelles. 02.732.25.98 ou www.atelier210.be. Et du 1 au 3/02 au Centre culturel Jacques Franck à Bruxelles. Puis en tournée (Beauraing, Ath, Engis, Tournai, Gembloux, Louvain-la-Neuve, etc). Dates et lieux: www.compagniedelabetenoire.be. Toutes les représentations sont suivies d’une discussion sur le sujet.

À cette première partie un tout petit peu trop longue s’emmaille la deuxième, plus émotionnelle, plus prenante, où évolue l’emprise de l’affectif entre cet homme ordinaire et cette enfant perdue. On retrouve la patte empreinte de finesse et de sensibilité de l’auteure. Soutenue par le jeu sans excès de Thierry Hellin. Du final, on vous dira juste que c’est un arrache-cœur. Céline Delbecq voulait rendre la parole, souvent confisquée, à ces enfants. Le but est atteint.

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