chronique

"Mon vécu constitue ma principale source d'inspiration"

Au Kunstenfestivaldesarts, Salvatore Calcagno présente "io sono Rocco", un mimodrame contemporain interprété par un danseur, une soprano et une actrice.

Présenté au Varia du 26 au 28 mai dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, "io sono Rocco" est la nouvelle création de Salvatore Calcagno, jeune metteur en scène d’origine sicilienne né à La Louvière, qui insuffle à son théâtre une forte dimension autobiographique et populaire. Un quotidien sublimé dont la mort fait partie, celle du père notamment, évoquée dans ce spectacle sans paroles, comme l’explique un dramaturge nettement plus prolixe…

L’an passé, nous commémorions les quarante ans de la disparition de Pasolini. A-t-il une influence sur votre travail?
Certainement au niveau du regard qui est posé sur les acteurs: la façon dont Pasolini filme les corps, dont il les caresse avec la caméra. L’érotisme qu’il arrive à saisir chez ces acteurs, un endroit de fragilité quasi impossible à capter au théâtre, art éphémère. Plus précisément dans ce spectacle qui parle de la mort, sa disparition, son assassinat à ce moment-là sur une plage d’Ostie. Pourquoi la mort vient-elle le saisir à cet instant? C’est une question qui me parle et qui est en écho dans "io sono Rocco".

©Antoine Neufmars

La soudaineté?
Oui. Comment la mort arrive, surgit et ravit la vie de quelqu’un. Parallèlement, le fait qu’elle se soit produite sur une plage ajoute à cette tragédie une touche poétique.

Comme dans votre travail, où l’aspect vulgaire de ce que vous montrez, bimbo, berlusconien au sens mafieux, clinquant, jeune et glauque parfois, est transcendé…
Il existe une poésie derrière tout cela. J’essaie de ne pas diaboliser les instants difficiles, mais au contraire de les rendre beaux: il y a de la beauté dans la laideur.

Le fait que le spectacle soit muet est-il dû à une volonté de recueillement?
Pas forcément. Il y a deux raisons à cela: d’abord le rapport au silence, celui qui advient au moment où une personne disparaît, silence assourdissant et que l’on n’entend nulle part ailleurs, dans un moment où il n’y a plus de mots, que des émotions et des sensations qui ressortent des corps à ce moment précis. Le film muet me permet ensuite, en mélangeant à la fois poésie et absurdité, de mettre en place une sorte de mimodrame comme je l’appelle, qui réunit trois arts, à savoir la danse, le chant et le jeu, tout en se plaçant sur un plan sensitif, organique. À la poésie, à l’absurde, je peux ajouter du silence.

"Ceux qui résistent tentent de mettre du sublime dans leur réel: de faire en sorte que ces choses lourdes deviennent belles."

Le spectacle aurait pu s’appeler "Padre perdona"?
Certes, car il s’agit aussi d’un hommage à mon père, une figure importante, voire essentielle dans "io sono Rocco". Mais le spectacle est né d’une suite de décès parmi mes proches. Et puis il y eut les attentats… et cette mort qui vient soudain prendre les personnes au hasard. En résulte une sorte d’impuissance, de fragilité, de désir de vengeance, de rage qui monte. J’ai ressenti le besoin de l’exprimer dans un duel entre l’homme et la mort, un homme qui essaie de se battre pour résister et vivre un dernier combat. Mon père est mort d’un cancer: en un mois, c’était fini. Le cancer est devenu le nouveau sida: certains résistent et s’en sortent, d’autres pas… Les attentats à leur tour sont aussi une sorte de cancer: certains survivent d’autres non. Ils nous laissent aussi démunis que face au crabe. Je perçois ces événements comme un cancer qui vient nous bouffer et bouffer l’esprit des autres.

Vous parliez de beauté dans la laideur. La Louvière, d’où vous êtes originaire, c’est le carnaval: on y sublime un peu le réel comme vous le faites?
La Louvière ne me semble pas constituer un lieu où l’on tente de sublimer le réel. Le contexte, le paysage, le fonctionnement de pensée de ses habitants m’apparaissent lourds, durs, pesants… On n’y parvient pas à avancer, à dépasser les murs de la ville. Ceux qui résistent, qui essaient d’aller plus loin, tentent de mettre du sublime dans leur réel: de faire en sorte que ces choses lourdes deviennent belles. C’est ce que je tente de réaliser sur le plateau avec le quotidien.

La Louvière vous a donc influencé dans votre travail?
Bien sûr. Mais de toute façon, je suis influencé parce que j’ai vécu, que ce soit à La Louvière ou en Sicile. Mon vécu constitue ma principale source d’inspiration.

Dans "Le garçon de la piscine", votre précédent spectacle, vous décrivez parfaitement la plage italienne, ce mélange de beauté des corps et de vulgarité…
C’était plus frappant encore dans "La vecchia vacca": ces femmes coincées dans leur cuisine, qui ne parviennent pas à en sortir, deviennent des monstres… d’une extraordinaire beauté. Là encore, il y a chez moi la volonté de sublimer un quotidien. Ce quotidien qui dans son for intérieur renferme toutes les failles des individus. C’est ce qui me touche et que j’ai envie de faire grandir: ces émotions subtiles et compliquées auxquelles nous ne sommes pas forcément tous sensibles. Un état dans un quotidien, sans que les mots soient nécessaires pour autant… "La vecchia vacca" se déroulait d’ailleurs entièrement en italien, tout en restant compréhensible, le discours s’inscrivant dans le corps… Cette pièce n’était constituée que des figures de mère, la mienne entre autres: la mamma italienne, la mère… Méditerranée.

"Io sono Rocco" jusqu’au 28 mai au Théâtre Varia à Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, 02 210 87 37, www.kfda.be.

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