chronique

"Partager le gai savoir"

Le "Focus Cusiosus" d’Isabelle Dumont ressemble à une "chambre des merveilles" où elle présente cinq conférences/spectacles sur les trois règnes de la nature.

Isabelle Dumont a transformé, avec la complicité du scénographe plasticien Clément Losson, le foyer de la Balsamine en "chambre des merveilles". La curiosité du public s’attise dès lors dès l’entrée du théâtre. Son triptyque de cabinets de curiosités sur les trois règnes de la nature adopte le principe du "focus" – sur une graine, une goutte, une collection d’"effets personnels", un aquarium… – pour pénétrer le monde des sciences naturelles, source de savoir mais aussi d’inspiration.

Quel geste souhaitez-vous poser à travers le "Focus Cusiosus"?
Le "Focus Cusiosus" est né de mon sentiment d’émerveillement par à rapport au monde naturel. Pour chaque conférence/spectacle, j’ai sélectionné une série d’objets et de spécimens qui sollicitent un intérêt, un coup de cœur ou un questionnement. Je ne suis pas une spécialiste. Et je revendique d’autant plus ma position d’amatrice, que c’est de notre écosystème qu’il s’agit. Nous laissons trop cette question aux mains des experts. À mon sens, s’y intéresser, c’est prendre ses responsabilités. Il s’agit de remettre dans les mains de tous les merveilles de la nature et ce qui nous interpelle en elles.

©rv

J’assume ma position généraliste et éclectique. J’ai des références scientifiques qui valident ce que je raconte. Et j’ouvre des fenêtres sur l’histoire, l’art, les mythes, la société et la philosophie, sans vouloir être exhaustive. L’esprit de curiosité, c’est accomplir un chemin singulier qui revendique une part de subjectivité. Chaque sujet convoque ses disciplines et domaines, du réel à l’imaginaire, accessibles à tous. Certes, les spécialistes n’apprendront rien mais ils pourront être surpris par un récit, une musique ou un entretien éclairant leur réflexion de manière inédite.

Quels sont les trois axes du "Focus"?
Dans "Animalia", je soulève la question du propre de l’homme par à rapport aux autres espèces. Sans être forcément dans la militance, j’ai envie d’aiguiser la curiosité et d’ouvrir une réflexion sur ce qui nous constitue comme animaux et sur ce que les animaux ont à nous dire de nous-mêmes. Et ce que nous avons à dire d’eux. "Hortus Minor" pose la question de l’environnement. Nous faisons partie de la nature. Il m’importe de nous reconnecter au monde végétal en passant par le récit personnel: ma difficile relation aux plantes. Je n’ai pas la main verte. Avec "Mineralia", je suis dans une relation d’empathie. La longue durée des temps géologiques m’a toujours fascinée et j’essaie d’en rendre compte dans le temps pris à observer les pierres pour comprendre comment elles se forment et produisent des cristallisations, des couleurs et des paysages hallucinants. Il y a là une dimension plus contemplative, méditative.

©Herman Sorgeloos

Pensez-vous qu’il est possible d’avoir d’autres relations entre l’homme et la nature que celles de l’utilitarisme?
Même si depuis le XVIIe siècle, nous sommes dans une rupture épistémologique qui a rompu les alliances d’ordre symbolique, analogique, entre nous et le monde naturel, certains liens persistent et d’autres sont possibles. La séparation est essentiellement occidentale et il existe aussi des initiatives locales qui essaient de modifier le rapport de l’homme à la nature à travers d’autres modes d’alimentation ou la recréation d’imaginaires et de relations symboliques à l’écosystème terrestre. Beaucoup de philosophes, d’anthropologues et d’agriculteurs y réfléchissent et se fédèrent. Et des penseurs et des artistes s’emparent de plus en plus de la question de la protection animale, du bien-être des animaux et de la relation de l’homme et l’animal. J’aime reprendre l’image des "collapsologues": sous le grand chêne qui menace de tomber, les jeunes pousses sont déjà là. L’image peut paraître simpliste mais elle est intéressante. Il est nécessaire de trouver la puissance de vie qui est en nous-même. Je ne me considère pas comme une utopiste, ni comme une enthousiaste béate qui pense que nous vivons dans le meilleur des mondes. J’ai envie d’ouvrir le regard sur d’autres puissances d’action et réveiller notre curiosité.

Lorsqu’on observe le "Focus Cusiosus", un mot prend tout son sens: la composition.
C’est presque une composition musicale. Il s’agit de poser "ensemble", "avec". Autrement dit de composer avec les divers règnes vivants et de les considérer différemment afin d’imaginer des alternatives à l’utilitarisme. Il est important de pointer ce qui est déjà "en relation" au sein du monde naturel. Nous pouvons en tirer des leçons utiles. Comment pouvons-nous coexister dans notre diversité, alors que nous sommes de plus en plus connectés et interdépendants?

Il s’agit aussi de partager le gai savoir. La joie est une puissance importante. J’aime la réflexion du philosophe Gilles Deleuze qui oppose la puissance de la joie à la puissance de la tristesse. Nous sommes dans un temps d’affect triste. Il ne faut pas l’ignorer. Il faut en prendre la mesure juste pour puiser d’autres forces et réagir. En ce sens, l’esprit du cabinet de curiosité me paraît stimulant.

"Focus Cusiosus" jusqu’au 29 octobre 2016 à La Balsamine, 02 735 64 68, www.balsamine.be. "Animalia" le 23 novembre 2016 au Point Culture à l’Université libre de Bruxelles et "Mineralia" le 25 novembre 2016 à l’ISELP.

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