Plongée dans la schizophrénie

©Alice Piemme

Sur base d’un matériau dispersé, le "Woyzeck" de Michel Dezoteux creuse les abysses de la démence.

Drôle de pièce que ce "Woyzeck"! Comment mettre en scène de manière quelque peu cohérente cette somme de fragments seulement ébauchés il y a de cela presque deux siècles? Son auteur, Georg Büchner (1813-1837), décédé trop tôt, trop jeune, a laissé à la postérité ce manuscrit composé de quatre parties éparses et inachevées? Un enjeu difficile donc, que Michel Dezoteux, après quelques autres (dont Bertolt Brecht), relève cette saison au Théâtre Varia.

Woyzeck de Georg Büchner, mise en scène de Michel Dezoteux

D’abord, la trame. Simple, du moins aux premiers abords. Inspirée d’un vrai fait divers de l’époque. Le soldat Woyzeck est un homme naïf et bon, passionnément amoureux de sa compagne, Marie, "belle comme le péché". Avec eux, il y a un petit enfant dont on ignore s’il est de Woyzeck. En tout cas, ce dernier aurait tendance à le traiter comme sien. Pour gagner sa vie, Woyzeck s’occupe de l’intendance d’un capitaine de garnison tout en servant de cobaye pour les expériences d’un médecin. Méprisé et quotidiennement humilié par ces deux personnages, Woyzeck pourrait au moins trouver le réconfort dans son foyer. Mais ce serait ignorer le comportement équivoque de Marie et de son goût non dissimulé pour les hommes en uniforme – "les soldats, c’est des beaux gars". Quand elle se laisse finalement séduire par un fringuant tambour-major, la schizophrénie de Woyzeck – dont les signaux se faisaient de plus en plus inquiétants – atteint son climax et il tue Marie.

Par l’agencement du décor, le metteur en scène parvient à impliquer tout le monde dans l’esprit délirant de Woyzeck.

Le canevas du récit d’un crime "bêtement" passionnel? C’est sans compter la véritable héroïne de cette pièce; la folie, la démence dans tout ce qu’elle a d’angoissant et d’irrésolu.

©Alice Piemme

Michel Dezoteux a apparemment bien compris qu’il était inutile, ou du moins pas nécessaire, d’enfermer son "Woyzeck" dans une architecture rigide et rectiligne. Il reste bien un semblant de chronologie, mais il s’agit davantage d’une suite d’instantanés significatifs cousus plus ou moins aléatoirement ensemble. Par l’agencement du décor – des grilles de fer qui semblent emprisonner le public autant que les acteurs – le metteur en scène parvient à impliquer tout le monde dans l’esprit délirant de Woyzeck dont on suit les pensées excentriques et décousues. Perturbant d’ailleurs, cette impression, qu’au fond, Woyzeck n’est peut-être pas le plus fou de la bande. Le décor sonore, très présent et très différencié (du blues, une chanson de crooner, de l’électro et un morceau bien connu de Nirvana), signe l’irrationalité voulue de l’ensemble. À souligner, la prestation de Fanny Marcq, sombre et belle, qui parcourt toute la pièce, sorte d’âme damnée, peut-être figure de la folie même, séduisante autant qu’effrayante, et dont le rôle semble souvent prendre le pas sur celui de Woyzeck – mais n’a-t-on pas souligné plus haut que la folie est la véritable héroïne de "Woyzeck"?

"Woyzeck", de Georg Büchner, mise en scène par Michel Dezoteux, avec Karim Barras, Fanny Marcq, Eric Castex, Denis Mpunga, Azeddine Benamara et Inès Dubuisson, jusqu’au 4 avril au Théâtre Varia. www.varia.be, 02 640 35 50.

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