chronique

Un conte shakespearien rock'n'roll

Les affres de la jalousie rapportées dans "Un Conte d’hiver" très contemporain.

Shakespeare est à l’honneur cet hiver au Théâtre Royal du Parc. Et c’est justement avec "Un Conte d’hiver" que Georges Lini rend à sa manière hommage au grand maître britannique. L’acteur et metteur en scène signe ici une adaptation contemporaine et plutôt rock’n’ roll de ce texte écrit vers 1610. D’abord avec étonnement, puis avec émerveillement, le spectateur suit les cinq actes de cette tragicomédie dont les 2h35 passent sans encombre tant l’attention reste en permanence tendue.

Déraison de la jalousie

Les trois premiers actes découvrent une scène où trône une grande cage de verre. Celle-ci, véritable boîte à contes, est tantôt palais, tantôt prison. Les personnages vont et viennent entre cet espace clos, espace de l’intime, et le devant de la scène, vide, seulement occupé par un micro sur pied. C’est avec ce dernier que les protagonistes, en pleine introspection, livrent en aparté leurs pensées profondes au public.

Cette adaptation mêle les genres avec bonheur et permet d’appréhender ce grand classique avec un regard neuf.

Le premier à s’y essayer avec fureur et passion est le roi de Sicile, Léontès. Le souverain cède à la plus sombre folie quand il imagine une relation adultère entre son ami d’enfance, son quasi-frère, le roi de Bohème, Polixènes, et son épouse, la parfaite reine Hermione. C’est une démence noire et funeste qui envahit cet esprit tyrannique qu’Itsik Elbaz interprète avec beaucoup de justesse et de passion. Sorte de rock star paranoïaque et vitupérant qu’on prend facilement en pitié malgré toute l’horreur qu’il inspire par ses actes aussi désespérés qu’iniques.

Pitoyable, attachant mais difficilement pardonnable cependant quand, sans aucune preuve, il complote contre la vie de son ami qui rejoindra in extremis son État, et finit par condamner sa reine à l’emprisonnement et à la honte d’un jugement public. Pire… Hermione est contrainte d’accoucher dans les pires douleurs d’une fille que le roi estime bâtarde. Retiré à sa mère, coupable d’être né, le nourrisson est condamné par son père à mourir abandonné dans la nature. Accablé par tant de cruauté et de folie, meurt le fils aîné chéri du roi suivi de près par la reine. Léontès prend alors seulement conscience de ses erreurs de jugement, de ses pertes et se fustige lui-même.

Seize années passent. Nous sommes en Bohème et les deux derniers actes de la pièce suivent rapidement l’évolution des amours sacrilèges d’une jeune et belle bergère avec le fils du roi Polixènes. De cette passion entre deux innocences se relèveront de leurs cendres les amitiés et amours disparus.

Tragédie et bouffonnerie

À la fois tragédie et comédie, ce "Conte d’hiver" joue parfaitement sur ces deux tableaux. Si Georges Lini a pris quelques libertés avec le texte original, c’est pour nous le transmettre de manière plus dynamique, plus proche de nous. Les costumes et les décors sont actuels autant que le jeu, faisant de ces personnages des hommes d’aujourd’hui. L’humour, partout présent, sert à souligner davantage encore l’absurdité et le drame de cette histoire tandis que les quelques intermèdes dansés et chantés soulignent un très subtil côté opéra rock.

©SEBASTIEN FERNANDEZ

Les trois premiers actes se révèlent toutefois plus pétulants que les deux derniers, ce qui crée un dommage décalage de ton et d’intensité. L’utilisation récurrente de masques d’animaux renvoie sans cesse à notre bestialité, à nos instincts vils dissimulés sous nos masques civilisés. Insistons sur les prestations d’Itsik Elbaz en roi maudit, mais aussi de Daphné D’Heur, bouillonnante et envoûtante Paulina (femme de compagnie de la reine), déesse vengeresse au look sadomaso et à la voix tout aussi électrisante. En Hermione, Anne-Pascale Clairembourg n’est jamais aussi séduisante que détruite, en belle figure tragique. Parfois grave, parfois bouffonne, cette adaptation mêle les genres avec bonheur et permet d’appréhender ce grand classique avec un regard neuf.

"Un Conte d’hiver", d’après William Shakespeare, avec Itsik Elbaz, Anne-Pascale Clairembourg, Daphné D’Heur, Didier Colfs… jusqu’au 13 février au Théâtre Royal du Parc, www.theatreduparc.be, puis à l’Atelier Théâtre Jean Vilar du 16 au 28 février, www.atjv.be.

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés