Un fils raconte son "renégat" de père et se raconte aussi

©Leslie Artamonow

"Liebman renégat" c’est l’histoire du père, Marcel Liebman, professeur d’université, juif de gauche pro-palestinien. C’est aussi l’histoire de Riton, son fils.

Riton Liebman est accroupi près de la chaîne stéréo, une National Panasonic, de ses parents. Il reprend la chanson de Jimi Hendrix soutenu à la guitare par Philippe Orivel, qui l’accompagne sur scène au violon et au piano. Il se saisit du violon et il en joue, basiquement, mais il en joue, une musique aux accents yiddish. "Quatre chevaux sont venus de l’Oural, Ils sont venus crinière blanche au vent, Robe de neige et sabots de cristal, Montés par quatre cavaliers tout blancs". La première musique qu’il a entendue de sa vie chantée par sa mère pour l’apaiser. La musique, différentes musiques, sont présentes tout au long de sa vie; elles sont le moteur de son histoire et de celle de son père. Son père s’est posé des questions toute sa vie et la dernière qu’il s’est posée était: "est-ce que j’ai transmis le goût de Mozart à mes enfants?"

Et Riton de dérouler l’histoire de cet homme juif, fils d’un juif émigré de Pologne, conformiste et conservateur, qui cherchait à intégrer la société et une certaine élite belges. Il raconte l’histoire de ce petit juif qui se cachait pendant cette guerre qui lui prendra son frère, déporté à Auschwitz. L’histoire de cet adolescent gouailleur mais bûcheur, toujours premier de classe, meurtri par le fait qu’aucun professeur ne lui demande ce qu’est devenu son frère. L’histoire de cet étudiant toujours brillant qui, en plus de ses études, apprend seul six langues, rencontre Adeline – sa future femme – et sa famille, juive mais plutôt de gauche. Il raconte leur départ pour Londres et la rencontre décisive avec le philosophe marxiste Ralph Miliband. Riton, qui n’a mis les pieds qu’une fois à l’ULB – c’était pour un concert de Bernard Lavilliers –, raconte son père professeur d’université spécialiste du marxisme, juif pro-palestinien qui affirmait que "le peuple palestinien a été spolié de ses terres et qu’avoir vécu à un endroit il y a 2.000 ans et avoir connu la shoah n’autorise pas les juifs à persécuter un peuple". Une conviction qu’il reprend à son compte et qui déteindra même sur son propre fils.

Riton raconte l’histoire de son père, vue par ses yeux d’enfant charmé par ce père attentionné, vécue par cet adolescent oisif puis par ce jeune adulte déboussolé. En creux, Riton raconte sa propre histoire, dans ce qu’elle a eu de joyeux comme dans ce qu’elle a eu de plus sombre, sans ostentation, avec pudeur mais sans occulter certaines vérités. Riton Liebman porte, de bout en bout, cet héritage familial avec aisance, justesse, humour et émotion. C’est fort et beau.

"Liebman renégat" de et avec Henri Liebman, avec la collaboration de David Murgia. Jusqu’au 6 mars au Théâtre de l’Ancre à Charleroi, www.ancre.be. Puis à la Halte, à Liège, au Théâtre Varia, à Bruxelles et à La Cité Miroir, à Liège.

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