À Charleroi Danse, deux oraisons pour les Autres

La chorégraphe britannico-rwandaise Dorothée Munyaneza a d’abord mené une carrière de musicienne: durant laquelle elle a notamment composé et interprèté la BO du film «Hôtel Rwanda» (2004). ©richard schroeder

Charleroi Danse ouvre sa saison avec la première de "Mailles", de Dorothée Munyaneza, et "L’Âge d’or" d’Eric Minh Cuong Castaing, deux pièces qui nous intiment d’aimer plus fort les plus faibles. Salutaire, par les temps qui courent.

Parce qu’elle ne parle pas d’elle, mais de toutes celles et ceux (celles, surtout) qui ont fait de "Mailles", sa cinquième chorégraphie, un chœur féminin tissé de sensibilités à fleur de peau ébène. Parce qu’elle se donne la peine de rappeler, plus tard et toute confuse, les rôles clés de sa costumière (Stéphanie Coudert) et de son musicien de longue date (Alain Mahé). Dorothée Munyaneza, 38 ans, mémoire ardente de la scène contemporaine internationale et infatigable porte-voix de ceux que l’on tait, démontre une fois de plus que son œuvre n’a de sens que reliée aux destins de ses frères (et sœurs!) humains.

Forcée de quitter, enfant, Kigali en proie aux massacres, pour s’installer à Londres avec sa famille, l’artiste a d’abord mené une carrière de musicienne: elle compose et interprète la BO du film "Hôtel Rwanda" (2004), avant de se rapprocher de la scène pour créer ses propres performances. Certes, les thèmes qu’elle y aborde n’ont jamais été folichons: "Samedi détente" (2014) interrogeait le génocide des Tutsis; "Unwanted" (créé au Festival d’Avignon en 2017), les viols de guerre.

"Mailles"

Avec "Mailles", la voilà de nouveau penchée sur les blessures que tentent de soigner, sur tous les continents, les Afrodescendantes, par le biais de six femmes "libres, puissantes, audacieuses, habitées et porteuses d’histoires de peuples marginalisés". Toutes, âgées de 22 à 56 ans, ont été ballottées aux quatre coins de la planète: la chorégraphe britannico-rwandaise elle-même, bien sûr, mais aussi l’Haïtienne Ife Day, Elsa Mulder, petite Éthiopienne adoptée aux Pays-Bas, la doyenne rwandaise Nido Uwera, exilée du Burundi, Yinka Esi Graves, née en Angleterre de parents jamaïcain et ghanéen; et Asmaa Jama, d’origine somalienne et de nationalité danoise, basée aujourd’hui à Bristol. Avec leurs hybridations pour bagages, toutes dansent et bataillent, et célèbrent les séismes, les émois, les traversées qui révèlent les différents visages d’humanités malmenées connectées.

Quatre questions à Dorothée Munyaneza

Depuis les années 2000, la musicienne, auteure et chorégraphe de "Mailles" veut rendre visible le courage de celles qu’on n’entend pas, ou peu, dans la cacophonie planétaire quotidienne.

Où et comment avez-vous recruté vos danseuses?

Au lycée, dans des workshops, à l’issue d’une représentation, parfois juste online… les hasards de la vie, en fait. Je procède par coups de foudre. Par sensations où je reconnais, dans les yeux, des vécus intimes. Je suis elle, je les suis. La question devient alors: qu’est-ce qui résonne, et que peut-on transmettre, de ces rencontres, de femme à femme.

Toutes vos interprètes ont beaucoup souffert, non?

Oui, c’est sûr. Nous portons les douleurs de tous les peuples qui étouffent, au passé comme au présent. Mais en même temps, ces corps ne sont jamais à terre: ils dansent, résistent, et ne sont pas insoumis.

Vous mettez constamment en scène des sujets tristes et violents. Pourquoi?

J’aborde la vie telle que je la reçois. Je suis sensible à notre monde, aux voix que l’on n’entend pas, aux récits des bas-côtés. Mais si nous sommes des êtres "rompus", il nous reste toujours l’arme redoutable de la joie. Elle doit être, comme le dit la danseuse sud-africaine Hlengiwe Lushaba Madlala, "aussi puissante que notre peine"…

La crise sanitaire vous a-t-elle renforcée ou abattue?

L’épidémie a empêché la venue de deux de nos artistes, originaires du Brésil et de Chicago. L’époque est historique. Tout est mouvant. Si tout nous pousse à l’anxiété, et même au désespoir, ne perdons pas de vue la vitalité. Malgré les tourments, les torrents et le vent qui souffle, il faut oser la vie: on est en éveil, on ne dormira plus jamais…

"L'Âge d'or"

"L’Âge d’or" associe sur un écran et sur une scène brute, sans musique ni décor, des danseurs et des enfants atteints de troubles moteurs cérébraux.

Pour continuer à rester éveillé, et doux, surtout, envers ceux à la marge dans un monde en changement radical, Charleroi Danse présente également "L’Âge d’or", un diptyque créé en 2018, composé d’un film et d’une performance qui associent sur un écran et sur une scène brute, sans musique ni décor, des danseurs et des enfants atteints de troubles moteurs cérébraux. Pour son concepteur, le chorégraphe et artiste visuel français Eric Minh Cuong Castaing, il naît, de la confrontation des corps virtuoses et des corps "empêchés", comme un nouveau temps d’innocence, "où les singularités deviennent la norme". Deux enfants handicapés belges, issus du centre Ten Dries à Landegem (Flandre orientale) ont été associés au projet. Dans ces impros délicates, respectueuses et tendres, les danseurs viennent amplifier les mouvements dystoniques de leurs poupées de chiffon. Des petits demi-dieux qu’ils manipulent, soulèvent, roulent et culbutent, loin de toute obscénité, et dont les soubresauts désinhibés, les yeux qui voguent dans le vague et les rires, plus que tout, ouvrent un espace d’empathie qui fait à jamais vaciller nos certitudes.

Danse

"L’Âge d’or" (compagnie Shonen), le 22/10 aux Écuries (Charleroi);

"Mailles" (compagnie Kadiki), les 23 et 24/10 aux Ecuries (Charleroi). Info sur www.charleroi-danse.be

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