À la vie, à l'Amor

©Hubert Amiel

Le cinéaste Jaco Van Dormael et la chorégraphe Michèle Anne De Mey sont les coauteurs des spectacles à succès "Kiss and Cry" et "Cold Blood". Mardi prochain, ils créent "Amor", inspiré d’une expérience de mort imminente réellement vécue par la danseuse. Rencontre.

Quand on sonne à la porte de leur maison bruxelloise, c’est Jaco, Zozo le chien sur les talons, qui ouvre, alors que Michèle Anne bouquine sereinement dans un coin du salon. Par le passé, ce couple à la ville a cocréé avec un collectif d’artistes deux spectacles au succès international, "Kiss and Cry" et "Cold Blood". Tous les deux mêlaient objets miniatures, vidéo et nanodanse, une chorégraphie pour les mains.

Rien de tel cette fois puisque cette nouvelle création est un seul-en-scène dansé par Michèle Anne et évoquant une expérience bouleversante vécue par la chorégraphe. "On est en 2016, année charnière dans ma vie de femme et d’artiste. Je n’ai plus de lieu de répétition, je ne suis plus dans une institution, je n’ai pas encore de contrat-programme, je suis dans un no man’s land", nous confie Michèle Anne De Mey, alors que nous nous installons autour de la table de cuisine, leur "bureau pour le moment", comme le souligne Jaco Van Dormael.

"Je me suis retrouvée dans un endroit où il n’y avait plus de temps. Un endroit comme un aboutissement, baigné de lumière blanche."
Michèle Anne De Mey

Mort imminente

En février de cette année-là, le couple est en tournée avec "Cold Blood" à Toronto. "Après la représentation du dimanche après-midi, j’ai fait une promenade de deux heures avec des amis. Il faisait froid, -38°, et j’ai fait un choc thermique. J’ai été fiévreuse toute la nuit. Le lendemain, je n’étais toujours pas bien", explique la chorégraphe. Elle tombe dans le coma alors qu’elle se rend à l’aéroport avec la troupe. "Elle a glissé d’un coup au sol, doucement", témoigne le cinéaste. "Je me suis retrouvée dans un endroit où il n’y avait plus de temps, renchérit-elle. Un endroit comme un aboutissement, baigné de lumière blanche. Un espace immense dont j’ignorais s’il était dehors ou dedans, où j’étais entourée de gens qui n’étaient pas dans leur enveloppe corporelle mais qui étaient bien présents."

L’expérience que Michèle Anne De Mey décrit est celle d’une "near death expérience" ou mort imminente. Elle a duré dix minutes pour son entourage, une éternité pour elle. "C’est difficile de la raconter. Il y avait ces gens actuels, morts, pas encore nés, et je les reconnaissais. Tout n’était qu’amour et communication. C’était un embrasement, quelque chose d’immense comme je n’en avais jamais vécu, d’une force et d’une sérénité extrême. Et c’était réel, plus réel que ce que nous sommes en train de vivre maintenant", insiste-t-elle encore.

Puis il a fallu revenir. "Je n’avais pas envie de rentrer. Mais j’ai compris qu’il le fallait quand j’ai entendu une voix qui me disait ‘serre ma main’. J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai ouvert les yeux, vu le plafond de l’aéroport et les ambulanciers autour de moi." La chorégraphe est revenue de ce voyage profondément transformée. "Mes peurs ne sont plus les mêmes. Je considère la mort comme un aboutissement. J’ai été dans un endroit où l’amour était acte de résistance absolu. J’en suis revenue en n’ayant plus envie de combattre, mais bien d’être dans l’amour."

"Il me disait: ‘Danse!’"

Ce n’est pas le choc de l’expérience qui a décidé les artistes à porter celle-ci sur le plateau. "La volonté d’un seul-en-scène était déjà là, dans ma période de transition. J’avais demandé à Jaco de me mettre en scène, pour le côté intime. Mais c’est seulement là que nous avons décidé de partir de cette expérience."

Le travail de création commence alors. "On n’a pas trop parlé, on a travaillé, fait des essais, explique encore Michèle Anne. Il me disait: ‘Danse!’ Ça m’énervait mais je dansais parce que c’était lui le metteur en scène." "On a profité de ce grand jouet qu’est le National, avec la chance d’avoir cette structure pour tester plein de choses."

"On a fait tomber de la neige, fonctionner les ventilateurs, poursuit Jaco. Puis, j’ai introduit la lévitation suggérant l’effacement du sol. Puis, le langage des signes signifiant le monde sans mots dont parle Michèle Anne."

La répétition à laquelle nous avons assisté laisse un souvenir d’émotions physiques. Le résultat est saisissant: le corps penché en lévitation grâce à une technique de magie nouvelle – celle de la Cie 14:20 qu’on avait pu découvrir dans ‘Le Corps’, au Festival XS, en mars dernier – la danse derrière un drap blanc évoquant un ailleurs ouaté ou la réinterprétation d’un solo ancien… Michèle Anne De Mey y apparaît fragile et forte à la fois. L’au-delà est réellement palpable.

La puissance de son expérience rend la danseuse belle et fière, calme et sereine. Un état de grâce sublimé par les yeux de son amoureux de metteur en scène, qui fait comprendre que l’Amor est plus fort que la mort.

Le point de vue de Jaco

Si Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey signent ensemble ce spectacle, leur manière de considérer l’expérience de mort imminente diverge… "Je n’ai pas vécu ce moment comme un super-trip à l’endomorphine, c’était anxiogène, déclare Jaco Van Dormael. On a lu et rencontré des personnes spécialistes de la question. Je ne sais pas ce qui s’est passé à Toronto. Ma première impression, c’est que le cerveau a fait son grand théâtre.

Et ça m’intéresse, parce que ça revient à porter au théâtre le grand théâtre d’une autre conscience. Il a fallu imaginer une scène de la sensibilité, un spectacle de danse. On a adopté une structure narrative très différente de ce que je connais: c’est une narration sensorielle. Puis ce qui me motivait, c’est que Michèle Anne soit sur scène, à presque 60 ans, à faire des choses qu’elle ne savait pas faire quand elle avait 20 ans. Il y a des choses qu’elle ne fait plus aujourd’hui, mais l’économie du geste, sa justesse, le ni trop ni trop peu, c’est quelque chose qu’elle a mis 40 ans à acquérir. Et montrer ça, c’est beau."

 www.theatrenational.be

 

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