Molenbeek à la pointe de la démocratie culturelle

Les pièces de la compagnie Ras El Hanout se construisent de manière participative. ©Ras El Hanout

Si la participation de toutes et tous à la culture est un droit inscrit dans les traités, il en va différemment dans la réalité. Qu’est-ce qui pousse les gens à s’intéresser à la culture et, au contraire, qu’est-ce qui les bloque? Reportage à Molenbeek.

Nous sommes en avril, en plein confinement. Qamar, pharmaco-nutritionniste, mère de trois garçons et divorcée, se connecte à son premier atelier via Zoom. "Je n’ai pas les réseaux sociaux, mais je reçois la newsletter de Ras El Hanout." Cette compagnie de théâtre-action basée à Molenbeek depuis dix ans monte ses spectacles à partir de la parole des concernés, que le thème soit les discriminations à l’emploi, l’école ou les masculinités. C’est un des principes de la médiation horizontale, ou aussi appelée démocratie culturelle. Ici, le cycle de rencontres concerne les violences policières. Qamar s’est inscrite directement: "Adil (mort lors d’un contrôle de police à Anderlecht le 10 avril dernier, NDLR) était un jeune du quartier qui côtoyait mes fils. Sa mort et les événements qui ont suivi dans le quartier, toute cette violence pendant deux jours a été très difficile."

“Il faut être ce que vous êtes”

Salim Haouach, directeur artistique de Ras El Hanout et comédien dans la future pièce, avait prévu ces ateliers de longue date: "L’idée vient d’une discussion avec mon père, enseignant retraité. Récemment, il m’a appris qu’à la fin des années 1980, il donnait des cours d’arabe à des gendarmes qui avaient pour objectif de mieux comprendre les minorités arabophones. J’étais très étonné. Je me demandais si un tel projet avait été arrêté parce que la police se disait qu’elle avait compris ces populations, ou si, finalement, ils considéraient que c’était aux populations de les comprendre eux."

La culture pour tous, mission impossible?

Alors que la crise sanitaire se prolonge, le secteur culturel est face à un de ses plus grands défis: se (re)connecter au public. À tous les publics. N’exclure personne est le vœu pieux de bon nombre d’opérateurs culturels. Mais comment y parvenir? Point sur les politiques culturelles ce mardi et enquête de terrain à Molenbeek jeudi.

2/2: Molenbeek à la pointe de la démocratie culturelle

La mort d’Adil donne une résonance particulière aux ateliers. Des jeunes, des moins jeunes, blancs ou racisés, des sociologues, une avocate, le Délégué aux droits de l’enfant, la Ligue des droits humains sont présents: "C’était super enrichissant. J’aurais aimé qu’il y ait des policiers", ajoute Qamar, "Il faut que chacun vomisse ses frustrations et je sais qu’ils n’ont pas facile non plus." Salim Haouach confirme en avoir contacté: "Pour l’instant, on n’est pas parvenu à monter quelque chose. Mais, entre-temps, on a été contacté par la zone Bruxelles-Ouest qui nous demande de faire le tour de Molenbeek avec les recrues car celles-ci n’en connaissent que ce qu’en disent les médias. On veut les embarquer dans le projet de théâtre-action."

Qamar continuera l’aventure avec Lauraline, une autre participante, "habitante d’Auderghem venue par curiosité. Pour elle, les violences policières, ça n’existait pas. Elle m’a demandé si l’on pouvait se revoir et je lui ai montré notre réalité. Sans ces ateliers, je n’aurais jamais fait sa connaissance." Lui-même formé au théâtre-action au Québec, Salim Haouach a proposé aux deux femmes de monter sur scène ensemble car "c’était très émouvant de les voir dialoguer. Puis, c’est notre vocation: amener des amateurs vers la professionnalisation ou favoriser des talents écartés du théâtre. Dans notre équipe, une animatrice a fait deux ans de conservatoire, mais quand elle a commencé à porter le foulard, c’était fini pour elle."

"Ras El Hanout se saisit de réalités que nous vivons. On pleure, on rit. Humainement, ils ne s’adressent pas à nous de la même manière."
Qamar
Participante aux Ateliers de Ras El Hanout

"Je ne suis pas comédienne. Mais, justement il ne faut pas jouer. Il faut être ce que vous êtes", conclut Qamar. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un avec son profil, a priori éloigné des planches, se retrouvera le 26 janvier prochain à Bozar? "Dans mon éducation, je n’ai jamais été confrontée à la culture. Il m’arrive d’aller au théâtre, mais en général, je me sens à l’ouest. Tandis que Ras El Hanout se saisit de réalités que nous vivons. On pleure, on rit. Humainement, ils ne s’adressent pas à nous de la même manière."

Un travail à long terme

Malgré l’utilité évidente du travail de Ras El Hanout et des collaborations avec le KVS, les Riches-Claires, mais aussi Actiris ou BNP Paribas, la reconnaissance se fait attendre: aucun soutien structurel que ce soit en éducation permanente ou en culture. "En travaillant avec des doctorants, on s’est rendu compte qu’ils nous présentent dans un jargon plus légitime aux yeux des pouvoirs publics. Leur vocabulaire résonne mieux auprès de l’administration dont la vision est très comptable et faite de règles non écrites", déplore Salim Haouach.

L’Épicerie, lieu de répétition et de représentation à la rue du Ruisseau, ils l’ont acheté eux-mêmes: "Quand on était accueilli quelque part, il y avait toujours une méfiance vis-à-vis de nos jeunes: vont-ils bien traiter le matériel? On savait qu’on n’aurait pas d’autres opportunités que celles qu’on se construirait. Après les attentats, beaucoup de gens se sont tournés vers Molenbeek et nous avons été un des rares lieux où se produisait une véritable rencontre. Lors de nos spectacles, le public peut dire stop, on rejoue la scène avec la solution proposée. L’idée est de sortir de la polarisation par le débat. Nous sommes un laboratoire", explique Abdelhak Chenouili, cofondateur, comédien et metteur en scène. Sans les ventes de tickets, la situation de L’Épicerie s’est complexifiée encore et un crowdfunding a été lancé pour "sortir du mode survie et faire notre vrai métier: le terrain".

"Récemment, mon père m’a appris qu’à la fin des années 1980, il donnait des cours d’arabe à des gendarmes qui avaient pour objectif de mieux comprendre les minorités arabophones. J’étais très étonné."
Salim Haouach
Directeur artistique de Ras El Hanout et comédien

À deux rues de L’Épicerie, il y a Lavallée, espace de coworking, salle de concerts et d’événements culturels. Si proches et pourtant les deux lieux ne se connaissent quasiment pas. Pierre Pevée, coordinateur, regrette que les jeunes du quartier ne poussent pas la porte de Lavallée, "mais on se rend compte qu’attirer la population locale est un full-time job et on n'en a pas les moyens". Après avoir réussi à faire venir des entrepreneurs culturels de tout Bruxelles à Molenbeek, un des défis de Lavallée est de créer une plus grande mixité. "Souvent, les acteurs culturels disent qu’ils veulent des jeunes dans leurs projets sans savoir comment s’y prendre", décrypte Lies Vanhauwere, chargée de projets chez Lasso, plateforme bruxelloise de la participation culturelle, "Ras El Hanout ou la Maison des Cultures de Molenbeek (voir encadré, NDLR) font ça depuis des années. Il faut savoir commencer petit et laisser de la marge pour coconstruire, ne pas arriver avec un projet tout ficelé. Sinon on se retrouve avec des réalités auxquelles on ne pensait pas. Par exemple, avec des ados, mieux vaut faire un projet sur une durée plus courte. Ce sont beaucoup de détails pratiques: penser aux pauses, à ce qu’il y ait à boire, à manger, compter du temps pour les feedbacks."

Un des prochains défis du secteur de la médiation: monter des projets avec Kanal, la grande structure voisine qui ne manque pas de moyens. L’espace est un enjeu pour réaliser des projets de démocratie culturelle et de l’espace, Kanal en a beaucoup. On en reparlera.

4 Questions à Maya Hammoud

Maya Hammoud est étudiante en sciences politiques et depuis le début de son adolescence une assidue de la Maison des Cultures et de la Cohésion sociale de Molenbeek (MCC). Elle y co-crée plusieurs projets dont la soirée Good Vibes de ce vendredi 14 août.

Comment êtes-vous arrivée à la MCC?

Grâce au bouche-à-oreille. Pour moi, avant, le théâtre, les expositions étaient des choses très huppées. Un jour, j’ai intégré l’atelier ciné-photo et je me suis retrouvée à faire un reportage sur Molenbeek où j’ai pu parler moi-même de mon quartier. Pendant la période post-attentats, on était traités comme des animaux. Des journalistes nous demandaient ce qu’on pensait des attentats, comme si on pouvait en penser quelque chose de différent des autres. La MCC a été un rempart. En commençant mes études de sciences politiques, j’ai voulu faire découvrir ça à d’autres jeunes. 

Que faites-vous concrètement?

Dans le cadre d'Imagine 1080, j’accompagne bénévolement des jeunes souvent déscolarisés. Je fais de l’administration, du coaching, j’écoute leurs demandes. On leur donne un local, un cadre et le matériel nécessaire. On leur apprend à faire des CV ou à lancer leur projet sportif ou artistique. On arrive à leur faire aimer l’art parce qu’ils en deviennent des acteurs.

Vous organisez des soirées pour jeunes talents?

Les soirées Good Vibes ont été lancées par Loubna Gaich, secrétaire de la MCC, donc rien à voir a priori avec l’organisation d’événements. Mais Loubna est un pilier pour nous. Elle écoute beaucoup et est bien placée pour repérer les talents. On travaille ensemble sur la programmation, l’accueil du public. Elle fait attention à ce qu’on ait de quoi manger, boire, qu’on ait un temps pour s’amuser aussi.

Quel regard portez-vous sur les autres institutions culturelles qui vous entourent?

Je dois vous avouer que je n’ai jamais mis les pieds au Mima. Par contre, on a déjà essayé de travailler avec Kanal. Ce sont de beaux endroits, complètement différents de la MCC qui a un côté plus humain. Mais les grands musées donnent un côté nouveau à Molenbeek en attirant des gens d’ailleurs. C’est important aussi.

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