Aller simple chez les morts-vivants

©Annemie Augustijns / Opera Ballet Vlaanderen

Opera | Michael Thalheimer monte à Anvers un "Macbeth" épuré, sanguinolent et qui interroge subtilement les mécanismes (de la soif) du pouvoir.

Imaginez un bassin de granit noir, entre cratère et rampe de skateboard, aux parois courbes et glissantes. Une souricière, sans échappatoire possible. Et sur ses rebords, affalées comme des hyènes maléfiques, une vingtaine de harpies en cheveux blancs, volontiers nécrophiles et cannibales. Et donc du sang, bien sûr, très vite et partout, indélébile et poisseux sur les bouches, maculant de longs gants vermeils les avant-bras du général écossais Macbeth et de son intrigante Lady, dès leur premier meurtre commis – celui du roi Duncan, leur hôte, un comble.

Macbeth


Elle, plus sorcière que les vraies, complètement cinglée, agitée de petits mouvements de breakdance, tremblante de désir pour prendre possession du trône. Lui, trop veule pour l’occuper, un faux Mr. Muscle en kilt, bientôt ravagé par le remords de ses crimes à la chaîne. Parfois, elle et lui scellent leurs collusions par un baiser collant, sous les yeux de la meute de mégères que Verdi, s’inspirant du plus obsessionnel des mondes inventés par Shakespeare en 1606, a démultiplié en un chœur de créatures glaçantes et soudées.

Opéra

"Macbeth" De Giuseppe Verdi. Note : 4/5

Mise en scène de Michael Thalheimer, direction musicale de Paolo Carignani, Orchestre symphonique et Chœurs d’Opera Vlaanderen.

Du 21/06 au 06/07 à l'Opera Vlaanderen.

Macbeth, son épouse et les sorcières: trois personnages en rouge et noir, autour et dans cette cuve où le genre humain, manipulé par une sorte de destin méchant, sombre toujours plus bas. Ces trois-là et rien d’autre, comme décor, excepté des volutes de brouillard qui s’écoulent dans la fosse… Michael Thalheimer, dont les productions sont connues pour leur style épuré et minimaliste (aussi pour leur flot d’hémoglobine), respecte ici à la lettre le vœu du compositeur, qui voulait que "Macbeth" (présenté dans sa version de 1865) gravite essentiellement autour de ces trois grands rôles. "Je n’aime pas les images denses. Elles détournent l’attention de l’essence d’une œuvre. Je préfère le simple et l’intense": le metteur en scène allemand, qui avait déjà monté à Anvers et à Gand "La Forza del Destino" et "Otello", achève donc sa propre trilogie verdienne (en même temps que la dernière saison de l’intendant d’Opera Vlaanderen, Aviel Cahn) comme il l’aime: dans un bain de sang cadré, simplifié, apocalyptique.

"Je ne le dis pas avec plaisir, mais j’ai peur, parfois, que cette histoire raconte aussi notre futur."

Ce n’est pas qu’on s’attendait à beaucoup de fun. "Macbeth", à la frontière du bel canto, n’est pas du tout un opéra frivole. Dépourvu de temps morts, dans la musique – et du moindre duo d’amour, d’ailleurs –, il place le spectateur au centre d’un univers angoissant marqué par le désespoir et la désillusion, et alimenté par le malaise qui sourd en continu de l’esprit dérangé des protagonistes. Il y a peu de moments où le spectateur souffle et sourit. Thalheimer, par bonheur, s’est saisi de ces rares occasions pour relâcher un moment la tension: la scène où le couple infernal donne une fête carnavalesque au château, dansant de façon grotesque sous les serpentins, est un vrai régal d’humour noir. Le final garde aussi une surprise sarcastique – quoique toujours saignante…

Macbeth ou le complexe de Trump

Thalheimer a choisi aussi de montrer son héros en homme très faible: "Disons que c’est plutôt un être puissant qui a trouvé plus fort que lui: son épouse, dont il veut satisfaire entièrement la soif de pouvoir." Sous la baguette de Paolo Carignani, spécialiste incontesté du répertoire italien, le baryton américain Craig Colclough (un très bon Falstaff dépressif, sur la même scène, en décembre 2017) remplit adroitement la mission, jouant cet apprenti tyran dépassé par les événements et entraîné presque malgré lui dans une spirale de violences.

"On constate toujours ce mécanisme en politique, assure Thalheimer. Voyez Donald Trump: angoissé et frustré parce qu’il ne fait pas le poids, il s’enfonce chaque jour dans plus de brutalité."Face à lui, la mezzo-soprano russe Marina Prudenskaya, en Lady Macbeth féroce et bien frappée, souffle un feu vocal qui exprime parfaitement l’horreur que son personnage inspire. À côté d’un Banco (la basse allemande Tareq Nazmi) et d’un Malcolm (le ténor américain Michael J. Scott) loin de démériter, le chœur des furieuses chipies ferme la marche du trio gagnant, même si ces dernières se déplacent souvent… à quatre pattes. Celles qui poussent à l’acte le régicide représenteraient enfin, ici, "notre société qui incite les individus à vouloir toujours posséder davantage": les sorcières habitent dans la tête de Macbeth, selon Thalheimer, elles sont "une partie de lui-même". Sur scène, elles constituent surtout une bande de charognards magnifiques et fanatiques, prêtes à fondre sur leurs proies.

Ce "Macbeth", qui a pour nom de code "les ténèbres", ajoute le metteur en scène, "montre une société barbare, vraiment sombre. Ce n’est pas pour rien que le Moyen Âge est appelé dark ages. Les gens n’y connaissaient que la guerre – ni paix ni harmonie. Mais je ne sais pas si je parle seulement du passé. Je ne le dis pas avec plaisir, mais j’ai peur, parfois, que cette histoire raconte aussi notre futur…"

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