Anne-Cécile Vandalem, Capitaine en eaux troubles

©Frédéric Pauwels / HUMA

"Arctique", tout bientôt au Théâtre National, fait suite à "Tristesses", qui avait conquis le Tout-Avignon. À la barre, la main ferme et le regard perçant, la metteuse en scène Anne-Cécile Vandalem.

Anne-Cécile Vandalem est drôle, généreuse, bonne vivante. Elle aime bien manger, faire la fête. La plupart du temps elle est de bonne humeur. Cela ne se voit pas au premier coup d’œil. Au premier abord plutôt distante que cordiale, plutôt austère que badine.

Les titres qu’elle choisit pour ses spectacles, "Arctique", "Tristesses", "Still too sad to tell you", "After the walls", le nom de sa compagnie "Das Fraulein" ne carillonnent pas d’allégresse. Normal, elle soigne ses angoisses dans son travail. Des angoisses qui ont fleuri sur les cendres de son enfance, soufflée par une bombe l’année de ses 11 ans. Son papa meurt. "Il est parti dans un accident. À 10h il est vivant, à 17h il est mort. Ca donne le ton. Tout peut arriver, énonce la metteuse en scène de 38 ans. Le mauvais côté, c’est que cela a fait de moi quelqu’un de très angoissé. Je n’ai pas confiance en l’instant. En revanche, j’ai une confiance absolue dans la capacité à transcender ça et dans tout ce qui peut advenir de ce type de tragédie, de tout ce que ça produit." Anne-Cécile Vandalem ne s’épanche pas sur ses émotions, elle est dans le recul, l’observation, mais enchaîne. "Évidemment, petite, ça a été horrible. J’ai mis beaucoup de temps à savoir que faire de cette mort. J’ai croisé beaucoup de morts depuis toute petite. Certaines personnes qui nous sont chères continuent à nous faire agir, à nous constituer. ça m’apaise très fort. Aujourd’hui, j’ai un rapport à la mort qui me convient. J’appréhende la vie à partir de la mort."

Figure très marquante de son enfance, sa grand-mère maternelle l’habite encore. "Elle racontait énormément d’histoires, elle avait un humour incroyable. Elle a été élevée de manière très traditionnelle, catholique. Elle était peintre et musicienne, mais quand on lui a proposé de suivre une carrière artistique, elle a refusé – les femmes ne faisaient pas ça – sans jamais être aigrie. Elle contenait toutes ces possibilités-là."

Soigner ses angoisses

C’est au travers des histoires qu’Anne-Cécile Vandalem compose avec ses angoisses. En les faisant sujets de travail, elle les appréhende autrement, s’en libère. "Ca me soigne beaucoup. On fait ça depuis toujours. Les histoires qu’on nous raconte petits, c’est pour nous réconcilier avec le réel. Ce n’est pas pour nous endormir ou fuir la réalité, mais pour accéder à la sublimation qui est fondamentale pour construire avec ce qui existe, et non pas pour s’en extraire", observe-t-elle.

L’enfance liégeoise est heureuse, traditionnelle. Un père médecin, une mère assistante sociale, un frère et une sœur, plus grands. La petite fille adore les fêtes, elle s’en réjouit incroyablement – le thème de la célébration revient d’ailleurs souvent dans ses spectacles. La fête, c’est l’organisation, la liturgie, le parcours, "c’est très rassurant cet ordonnancement-là de la vie". À l’école, elle est attirée par ceux qui n’ont pas de succès, ceux du fond de la cour. Elle passe beaucoup de temps à observer les mécanismes de cette microsociété.

Au départ, elle veut être danseuse. Mais elle n’est pas bonne. Fait qu’elle accepte, d’une part parce qu’elle a une façon de voir les choses très réaliste, d’autre part parce qu’elle n’est jamais à court d’idées. Alors, à la danse se substitue l’envie de faire du cinéma, comme réalisatrice, puis comme actrice. L’école lui fait goûter au théâtre, vers 16 ans. Puis elle entre au Conservatoire de Liège où on lui fait de suite remarquer qu’elle a de grosses lacunes en matière de théâtre. Mais Anne-Cécile Vandalem sait encaisser. Elle poursuit ses objectifs sans se laisser intimider. Et s’accroche à un moment cristallisé. "En humanités, le prof de théâtre – que tout le monde détestait – m’a chopée dans les escaliers et m’a dit ‘tu as raison de t’acharner. Tu vas le faire, et bien le faire.’ "

À sa sortie du Conservatoire, elle fait ses débuts avec le comédien Jean-Benoît Ugeux. Ils créent des petites formes, surtout au Théâtre Victoria à Gand. Jo Dekmine, le fondateur du Théâtre 140, décédé en septembre dernier, les repère avec le spectacle "Zaï Zaï Zaï Zaï" (2003). Ils enchaîneront avec "Hansel et Gretel" (2006). Déjà les caméras, les écrans, en somme les méthodes cinématographiques, sont présents. La suite est jalonnée de personnes clefs qui lui font confiance et lui donnent carte blanche. Elle creuse son sillon – très intellectuel –, affine sa méthode – faite de va-et-vient entre écriture, improvisations et plateau – ,continue de penser globalement ses créations – lumière, musique, scénographie, écriture, vidéo, mise en scène, jeu–. Elle tient toutes les ficelles.

Un beau parcours qui n’évite pas les coups durs. Voir annuler un spectacle en cours de création, faisant suite à "After the walls (Utopia)" a été une "grosse, grosse chute dont il a fallu se relever pour retrouver confiance". C’est Agnès Troly, directrice de la programmation du Festival d’Avignon, qui la remet en selle avec une carte blanche. Et c’est le sentiment d’impuissance qui nourrit "Tristesses", dont la portée électrisera le festival 2016 et verra l’auteure et metteuse en scène belge acclamée par le public et toute la presse nationale française. "Arctique" en création au Théâtre National et dont la première a lieu mardi, est le second volet de ce triptyque explorant par différents angles la fin de l’humanité. L’action se passe dans un pays nordique – ses voyages la portent toujours vers le Nord –, "c’est l’endroit où je me sens le mieux, dit-elle. Je ne sais pas pourquoi." Pour la netteté des images? Pour les paysages cinématographiques? Pour la rigueur imposée par le froid? Pour la ténacité qu’il faut pour y vivre? Aucune idée, mais cela colle bien à son personnage austère et à sa personnalité persévérante et exigeante.

Jamais de flou, beaucoup de fluctuations

Travailler avec Anne-Cécile Vandalem, c’est accepter d’être englobé dans un tout, une machine énorme dont elle actionne tous les leviers et dont elle fait les réglages au millimètre près. Pas d’amateurisme, pas d’à peu près, pas de flou. "Elle sait ce qu’elle veut et elle est jusqu’au-boutiste. Elle ne lâche jamais rien. Mais sa méthode de travail est assez évolutive. C’est à la fois très préparé avec énormément de lectures, des voyages, l’exploration de thèmes. Et puis elle me demandait d’improviser pendant 30 minutes à partir d’une phrase, explique Vincent Lecuyer, comédien de "After the walls (Utopia)" et "Tristesses".

Le travail a été un voyage entre impros, qu’elle filmait, et écriture et réécriture en fonction des impros. C’est très, très évolutif. Il y a dû avoir quarante versions. Ca peut aller d’une phrase qui change à l’inversion du début et de la fin. Et c’est ainsi jusqu’à la première." Anne-Pascale Clairembourg, autre comédienne de "Tristesses", apprécie son exigence et sa capacité à savoir écouter les autres tout en ne lâchant pas les choses auxquelles elle tient. "Sûr qu’il faut lui faire confiance.

Sa méthode peut être un peu déroutante au début, car on ne sait pas ce qu’il va se passer. Le texte change beaucoup. D’un jour à l’autre on a un texte et puis plus de matière du tout. Une fois qu’on a compris que ce sont des étapes, que c’est très mobile, très changeant, alors on le vit comme une aventure." Son acolyte de longue date, Jean-Benoît Ugeux, qui la retrouve dans "Arctique", abonde dans le même sens. "C’est une machine théâtrale au service de laquelle il faut se mettre. Et ce n’est pas facile, pour un comédien, d’intégrer du cinéma dans le théâtre. Dans les maisons, on doit jouer cinéma. Quand on en sort, on doit jouer théâtre. Et il y a énormément de technique. Une fois en place, ça va. Avant, c’est un peu insécurisant. Mais elle est intègre et on est dans de bonnes conditions de travail", explique-t-il. Anne-Cécile Vandalem va chercher les choses, elle bataille, ne lâche pas. Une carapace de guerrière qui permet à l’artiste hypersensible de contrôler un peu de l’incontrôlable.

"Arctique" du 23/01 au 03/02 au Théâtre National, à Bruxelles. 02 203 53 03 www.theatrenational.be.

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