Anne Teresa De Keersmaeker dompte Jean-Sébastien Bach

©Anne Van Aerschot18

Anne Teresa De Keersmaeker lance seize danseurs à l’assaut des "Concertos brandebourgeois" de Jean-Sébastien Bach: un choc violent, ensorcelant, tout en force et lumière divine.

Artist Talk: la chorégraphe explique sa démarche (en anglais)

Danse

"Les six Concertos brandebourgeois"

Note: 5/5

Anne Teresa De Keersmaeker (compagnie Rosas), chorégraphie. Amandine Beyer (ensemble B’Rock Orchestra), direction musicale. Musique de Jean-Sébastien Bach.

 

En une seule rangée horizontale, ils s’élancent de front, à l’unisson, en suivant la ligne de basse continue du premier Concerto brandebourgeois. En avant, en arrière, un pas pour une note, pile poil sur le souffle éclatant du cor de chasse. C’est rigoureux, géométrique, aristocratique et martial, mais on n’a qu’une envie, marcher en mesure, jurer qu’on est tous frères et qu’on s’aime, clamer la bénédiction d’être en vie, là, pour saisir ce que Bach entend nous dire par-delà les siècles.

Répétitions des "Six Concertos brandebourgeois"

Eux, sur scène, si modernes dans leurs bermudas, tailleurs et costumes noirs, se déplacent sans sourire, une veste à la main. Leurs seins se dessinent sous le voile des blouses transparentes. Totalement incongrue, une vieille chienne en laisse aboie. Puis certains danseurs se détachent du groupe triomphant, tendent des bras comme des lames qui tranchent l’espace, foudroient comme les rayons d’un soleil, sautent, roulent, tournent au nom de qui, de quoi, mystère, d’un truc géant qui nous rend meilleur et indulgent, déchire l’âme et arrache des larmes. Le Cantor de Leipzig signait ses compositions SDG – "Soli deo gloria, À dieu seul la gloire". Essayez de ne pas pleurer.

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Anne Teresa De Keersmaeker a fondé la compagnie Rosas en 1983. Les corps de ses danseurs explorent des structures musicales et des partitions de toutes époques et de toutes musiques, en jouant des principes de la géométrie et des phénomènes naturels. Au fil des ans, le minimalisme nourri de complexité musicale a fait place aux constructions pour grands ensembles.

En 2007, elle revient à un "minimalisme second", lieu séminal inattendu, de dépouillement et d’énergie des gestes élémentaires – la marche, le souffle, le parler. Les photographes Anne Van Aerschot et Herman Sorgeloos ont été témoins de ce processus. Leurs images, souvent pleine page, réunies pour la première fois, éclairent cette décennie Rosas, avec un entretien fouillé entre Floors Keersmaekers, dramaturge de Rosas, et la chorégraphe.

"Anne Teresa de Keersmaeker. Rosas 2007-2017." Fonds Mercator/Actes Sud. 49,95 euros.

 

Voici donc les "Brandebourgeois", cycle de six concertos dont l’écriture débute en 1721, parmi les plus fameux de Bach, traduits au XXIe siècle en gestes et pirouettes célestes. L’indomptable et fascinant colosse baroque, à la texture complexe et foisonnante, saturé de répétitions inlassables de petites cellules rythmiques, a bel et bien trouvé son maître: c’est la cinquième fois, déjà, qu’Anne Teresa De Keersmaeker, 58 ans, figure majeure de la danse contemporaine belge et mondiale, et reine absolue de l’utilisation radicale de la musique (classique, notamment) comme support de son discours chorégraphique, se frotte à Bach.

Lorsqu’elle peaufinait, à New York, en 1980, son "Violin Phase" (sur une œuvre de Steve Reich), les "Brandebourgeois" l’accompagnaient partout, tel un entêtant et inspirant "bruit de fond". Qu’elle ne se soit, depuis lors, jamais lassée de la maestria polyphonique de l’austère Allemand n’a rien de surprenant: sorte de chaos ordonné, fondé sur un système architectural hautement abstrait, réservoir inépuisable d’affects humains (joie, colère, fierté, douleur, mélancolie), la musique de Bach se projette dans un perpétuel mouvement émotionnel et physique. Voilà pourquoi elle se laisse si facilement danser.

Facile n’est certes pas le mot, tant il aura fallu de persévérance et de talent pour exprimer, sans que tout ne s’embrouille, l’art du contrepoint du compositeur – la superposition organisée de lignes mélodiques distinctes, où son génie n’a pas d’égal.

16 danseurs

Afin de doubler, scéniquement, le raffinement contrôlé de l’interminable flux musical, Anne Teresa De Keersmaeker déploie seize danseurs (le plus grand groupe qu’elle ait jamais réuni) appartenant à trois générations différentes de Rosas – on y retrouve des quinquagénaires de la vieille garde, aux côtés des plus jeunes. Interprétés en direct par l’ensemble B’Rock dirigé par la violoniste Amandine Beyer (avec qui la chorégraphe avait déjà réalisé "Partita 2", en 2013), les concertos s’enchaînent, avec leurs magnifiques coups de théâtre instrumentaux – lorsque Bach élève le clavecin, la flûte à bec ou la viole de gambe, traditionnellement cantonnés à l’accompagnement, au rang de solistes, dans de gigantesques cadences virtuoses.

Jusqu’au 9/1 (20h): www.lamonnaie.be. 

Le 15/1, à 20h30, au Kaaitheater, projection de "Mitten", retraçant la genèse du précédent spectacle de la chorégraphe sur les "Six Suites pour violoncelle" de Bach.

Ni les musiciens ni les danseurs ne lâchent jamais le morceau. Et dans un tourbillon visuel où tout ce qui filait droit, lors des mouvements précédents, est soudain mis à la courbure et à la torsion, en s’incurvant en cercles et spirales qui symbolisent l’infini, ils nous abandonnent, extasiés dans l’allegro du sixième concerto, à leur sublime allégresse...

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