Ariane Loze | La fabrique d'art

©Ariane Loze

Révélée lors de l’inauguration de Kanal, la vidéaste bruxelloise Ariane Loze, 30 ans, est un génie de la narration. Ses vidéos post-minimalistes, qui captent l’air du temps avec profondeur et un humour subtil, s’exposent maintenant à Paris.

"Je crois que je cherche quelque chose de plus résistant." C’est sur ces mots, les premiers de la vidéo "L’archipel du moi", que nous avons découvert Ariane Loze. Née à Bruxelles en 1988, cette performeuse est une des dix artistes à qui Kanal-Centre Pompidou a commandé fin 2017 une création pour intégrer la première exposition et initier la collection du musée.

Derrière un banal rideau noir situé sous une des grandes rampes de l’ancien garage, il est facile de louper la petite pièce où est projetée (jusqu’au 10 juin) cette œuvre. Un véritable choc esthétique. Avec une économie de moyens impressionnante au regard du résultat (son matériel: un appareil photo qui sert de caméra, un lieu, une actrice – elle, qui fait tous les rôles – et basta!), l’artiste se joue du monstrueux bâtiment industriel pour questionner la fabrication de l’identité.

Chacune des phrases prononcées par les personnages qu’Ariane interprète semble contenir deux, trois, quatre niveaux de lecture, et tout le jeu s’articule autour de ces "modèles" et ces "pièces" (de musée ou de mécanique) autour desquelles s’égare une jeune femme à la recherche d’une nouvelle personnalité. Dans d’autres vidéos aussi ("Art therapy session #1" en 2016, "Profitability" en 2017, notamment), elle mélange le langage de l’entreprise à celui de l’art contemporain dans une douce et jubilatoire satire de nos conventions entre "professionnels".

Se saisir de la caméra

Ironisant sur son propre processus de création, comme sur les milieux dans lesquels elle évolue, Ariane Loze produit depuis maintenant dix ans des mises en abîmes vertigineuses réunies sous le nom "Movies on my own" (MÔWN). Mais il n’y a rien de narcissique dans cette manière de se mettre en scène. Ariane Loze "s’utilisait" au départ comme le premier objet de travail à sa disposition. "J’ai étudié le théâtre au Ritcs. En troisième année, j’ai dû faire mes premières mises en scène, j’étais quand même très jeune, et dire à des gens comment faire des choses, pourquoi ils devaient les faire, c’était trop pour moi. Alors, j’ai monté une pièce où j’ai tout fait moi-même. Les profs m’ont dit que cela ressemblait plus à de la performance. Pour moi, ça ne voulait rien dire à l’époque."

Tournant dans le parcours artistique d’Ariane Loze: "J’ai commencé à lire sur le cinéma. Je savais une chose: la technique du champ-contrechamp. J’ai arrêté de lire, j’ai pris une caméra et essayé de faire les deux personnages. C’est comme cela que ça a commencé. Ma toute première vidéo, c’est un jeu de regards dans l’espace pour connecter des plans et voir comment ça marche."

Peu à peu, Ariane Loze fait évoluer son dispositif. À l’instar de l’histoire du cinéma, elle passe du muet aux paroles. "Je me suis rendu compte que je pouvais faire parler ces personnages et que je n’étais pas juste moi! Ou si j’étais juste moi, je pouvais aussi être les contradictions à l’intérieur de moi. Et s’il y avait ces contradictions en moi, elles n’étaient que le reflet du monde qui m’entoure." Elle scénarise rarement à l’avance. "J’ai toujours improvisé, c’est dans le rapport au lieu que le texte se crée" (ce qui est d’autant plus bluffant vu la cohérence des dialogues), et elle crée quasi systématiquement un rapport fort aux sites où elle tourne. "J’avais compris qu’il valait mieux resserrer les possibles" et "les contraintes techniques et physiques m’ont énormément inspirée", dit-elle.

Ainsi présente-t-elle ses vidéos dans plusieurs festivals de films. Le succès est mitigé. "J’ai reçu des invitations à des festivals d’art vidéo. Mais, mes films étaient trop narratifs par rapport aux vidéos expérimentales. Ça dénotait de nouveau. Un commissaire m’a dit: ‘Bouge vers l’art contemporain, c’est là que tes vidéos trouveront le bon contexte.’ J’ai suivi ce conseil, j’ai fait une résidence, le meilleur moyen pour rentrer dans un autre milieu." Cette résidence au Hisk (Institut supérieur des Beaux-Arts) à Gand durera un an. Puis, ce sera une déferlante de prix et de propositions de projets: Bruxelles, Amsterdam, Berlin, Riga, Montrouge, Paris. Depuis 2016, tout semble sourire à Ariane Loze. "Tout d’un coup, le travail a sa place. Dans une expo, c’est parfait", sourit-elle.

La consécration et l’engagement

En ce début 2019, l’artiste s’offre ses premières expositions personnelles à Clamart, dans le sud de Paris ("Je n’avais jamais vu ça. C’est dense, original, intelligent", dixit la responsable du Centre d’art contemporain Chanot à propos du travail d’Ariane), et en plein centre de la capitale française chez le galeriste Michel Rein qui ne tarit pas d’éloges sur ses créations "visionnaires".

Dans sa dernière vidéo réalisée en octobre dernier au Pavillon belge à Venise, on voit Ariane Loze dans cette agora bleue (du bleu du drapeau européen) conçue par les architectes de Traumnovelle, habillée d’un énorme manteau jaune vif (signé Jean-Paul Lespagnard, et pas sans rappeler ceux des gilets jaunes, dont le mouvement émergera quelques mois plus tard) appeler à l’unification. "Cette vidéo a la force d’un manifeste. J’y dis que je représente tous les citoyens de toutes les cités d’Europe et qu’ensemble, on va faire la liste de ce dont on a vraiment besoin. Et à partir de cette liste, on va discuter."

En tant qu’artiste, Ariane Loze veut "apporter une parole positive". Européenne? "Bien sûr!" Elle plaide avec force pour "faire collection à l’intérieur" et cultiver les différences à travers "quelque chose de fluide". Elle-même est hybride. Si on lui parle de la dimension féministe de son travail (cette démultiplication émancipatrice du personnage féminin, central, capable de prendre tous les rôles), "ça (lui) va très bien".

Du théâtre, elle a gardé le rapport physique à la caméra et la suppression du décor. "Sur une scène de théâtre, il n’y a à peu près rien, on te dit: ‘On est au Liban, en 1952’, et tu y es. Je cherche à provoquer cette bonne volonté du spectateur à rentrer dans la narration." Et du cinéma, elle a gardé la grammaire sans s’encombrer de ce qui pèse. "J’ai une grande liberté par rapport aux gens du cinéma qui font des scénarios, attendent de l’argent, réécrivent leur scénario, attendent un producteur. En réduisant le dispositif à son strict minimum, je peux faire une vidéo demain si j’en ai envie."

"Il y a une part de prédispositions, mais il faut surtout beaucoup de volonté pour arriver à être conséquent dans quelque chose."
Ariane Loze

De fait, si elle s’est "bien battue" en cherchant sa place au sein d’autres arts, pas forcément prêts à l’arrivée de cette tornade aux possibles exponentiels, au final, ce qui nous fascine dans la trajectoire d’Ariane Loze, c’est qu’elle n’avait a priori rien à voir avec l’art contemporain, un milieu (du reste, si élitiste) où son travail fait aujourd’hui fureur. Son parcours, d’une grande ténacité, n’en est que plus impressionnant. "Si on m’avait dit, il y a dix ans, que je serais toujours sur cet exercice du champ-contrechamp, j’aurais bien ri. C’est la persévérance qui fait l’art, pas forcément le talent. Un jour, un artiste m’a dit: ‘It’s good, just continue.’ Cela m’a beaucoup aidée. Maintenant, c’est moi qui suis invitée dans des classes et je répète cette phrase parce qu’elle est très importante: ‘Just continue!’" Et de conclure: "Il y a une part de prédispositions, mais il faut surtout beaucoup de volonté pour arriver à être conséquent dans quelque chose."

Vu la conjugaison des astres et la force de son intention, il est sûr que vous entendrez encore beaucoup parler d’Ariane Loze. Et c’est, selon nous, une très bonne chose.

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