Art brut et dramatique

"Woyzeck", une pièce parcellaire qui parle de folie, de jalousie et de meurtre (photo de répétition) ©Alice Piemme

Au Théâtre Varia, Michel Dezoteux monte "Woyzeck", pièce inachevée de Georg Büchner, deuxième partie d’un triptyque débuté voici deux ans avec "Hamlet" et qui se terminera avec "Macbeth".

Cette trilogie voulue par le metteur en scène a pour thème la folie et l’art, un art brut en l’occurrence dans le cas de "Woyzeck" tant l’œuvre est fragmentée, parcellaire laissant la voie libre à bien des interprétations et des adaptations, dans ce récit de déraison, de jalousie et de meurtre.

"Woyzeck", une pièce parcellaire qui parle de folie, de jalousie et de meurtre (photo de répétition) ©Alice Piemme

Woyzeck est un jeune soldat au cœur simple qui vit avec Marie et celui qu’il croit être son fils. Pour subvenir à leurs besoins, il devient un objet d’expérience pour le docteur et se met au service du capitaine de la garnison. Il est humilié par les uns, rabaissé par les autres. Et lorsqu’il soupçonne Marie de fréquenter le tambour-major, il perd la raison et la tue.

"J’ai découvert Georg Büchner, confie Michel Dezoteux, par l’entremise d’une nouvelle qui a pour héros Jakob Lenz, un auteur dramatique contemporain de Goethe, dont il raconte le périple dans la montagne. Büchner raconte ce cri du romantique devant la beauté de la nature et le silence qui lui répond. Du Caspar Friedrich littéraire. Coexistent chez Büchner cette fascination pour la nature, mêlée de désespoir face à sa totale indifférence à l’encontre de l’humanité".

"Woyzeck" est-elle une œuvre d’art brut?
L’art brut est pratiqué par quelqu’un qui ne maîtrise pas les codes, qui jette les choses dans une improvisation pulsionnelle au travers de son malaise d’être, sur le papier, dans les mots ou sur une toile. La pièce de Büchner n’étant pas achevée, elle y ressemble par ses côtés chaotiques et fascinants. À la lecture, des connexions se font, pas forcément évidentes à reproduire sur le plateau.

La folie implique-t-elle le meurtre à vos yeux? Votre trilogie débutée avec "Hamlet", se poursuit avec "Woyzeck" et se conclura sur "Macbeth".
Tuer l’autre est un signe de déséquilibre ou de recherche d’équilibre, puisqu’il faut un déséquilibre pour chercher l’équilibre. Le meurtre est une chose très troublante et personnellement je reste fasciné par les histoires de serial killer, par ces personnes qui éprouvent du plaisir à tuer.

"Tuer l’autre est un signe de déséquilibre ou de recherche d’équilibre."
Michel Dezoteux
Metteur en scène

La folie m’intéresse: étudiant j’étais passionné par le sujet au travers notamment des écrits de Michel Foucault. Jusqu’au XIXe siècle, époque où Büchner écrit la pièce, ce concept est une poubelle dans laquelle finit tout ce que l’humanité ne comprend pas. Le repoussoir, la nef des fous dans Bruegel, les sorcières que l’on brûle…

On peut se demander si Woyzeck, de par sa perception du monde particulière, ne tue pas Marie sa compagne pour la purifier.

Mais cette pièce fragmentaire n’est pas une réponse… juste une immense question.

Vous aimez vous promener au bord de l’abîme?
Oui. Nous sommes tous en train de sombrer tout le temps. Nous nous agitons pour continuer à flotter…

Werner Schwab que vous avez beaucoup mis en scène se baladait également très souvent au bord du trou.
Mais qu’est-ce qu’un être humain? "Chaque homme est un abîme" affirme une réplique de "Woyzeck". Le vertige vous saisit en se penchant sur lui. L’humanité est à la fois épouvantable, étonnante et fascinante.

Pourquoi avoir intégré une partie de "La mission" de Heiner Müller que vous avez déjà mis en scène en 1986?
Je suis fasciné par les sujets cachés des pièces. Certains disent… d’autres se cachent. J’ai mis longtemps à comprendre ce petit texte situé en plein milieu de cette œuvre sur la Révolution française. Tout d’un coup, un type dans un ascenseur s’adresse aux spectateurs sans que cela paraisse absurde ou ridicule.

Dans "Woyzeck" aussi, les scènes sont des bout à bout: tout y est lapidaire, tranché, sans densité littéraire. Le sujet caché de "La Mission" c’est ce texte du centre dont le sujet n’est pas l’ascenseur, mais le temps éclaté. Comme si le temps n’était plus linéaire, devenu fou dans une histoire qui l’est tout autant.

Un des sujets de la littérature allemande et de "Woyzeck" c’est la discontinuité temporelle: le début peut être à la fin et la fin au début. Il s’agit du rapport de l’homme au temps. D’ailleurs, l’un des personnages de la pièce, le capitaine en l’occurrence, l’évoque continuellement. Un personnage un peu absurde, à l’image du lapin blanc dans Alice.

Votre théâtre est plus anglo et saxon que français?
L’anglais et l’allemand me paraissent moins figés que notre français quand ils sont écrits. La langue, pour moi qui ai grandi dans un sabir de wallon et de patois flamand, est plus corporelle que le français qui est plus éduqué ce qui me restreint. Dans mon théâtre, la voix est un prolongement du corps pas le contraire. Dans Shakespeare, on part du corps pour parvenir à la langue. Les Allemands contemporains que j’ai montés, qu’il s’agisse de Herbert Achternbusch ou Werner Schwab, décrivent notre réalité et parlent une langue qui même traduite en français se révèle plus corporelle que la langue de Molière.

"Woyzeck" de Georg Büchner, mise en scène de Michel Dezoteux, jusqu’au 4 avril au Petit Varia à Bruxelles, varia.be, 02 640 35 50.

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