chronique

Au cœur de l'Homme

"Apocalypse bébé" et "États d’urgence" au Théâtre de Liège, des spectacles qui abordent, chacun à leur manière, le chaos dans lequel se trouve confronté l’homme d’aujourd’hui.

Pour sa saison 2016/2017, le Théâtre de Liège a planifié une dizaine de pièces, souvent des créations, principalement centrées sur une thématique commune, l’état du monde, couplée à une interrogation récurrente: quelle est la place de l’homme dans la société d’aujourd’hui? C’est véritablement cette question à forte dimension philosophique qui semble être le fil conducteur de la saison. Les pièces de Selma Alaoui, "Apocalypse bébé" et "États d’urgence" de Vincent Hennebicq abordent cette problématique dans des univers graphiques et artistiques très différents.

"Apocalypse bébé", du roman à la scène

Ce n’est pas la première fois que Selma Alaoui endosse le costume de metteur en scène. Mais, aujourd’hui, la jeune artiste s’est donné un autre défi: celui d’adapter le roman "Apocalypse bébé" de Virginie Despentes, prix Renaudot 2010. On le sait, depuis son célèbre "Baise-moi", Virginie Despentes n’est pas ce qu’on pourrait appeler "une romancière conventionnelle". Elle a le chic, en effet, pour retourner ou détourner les normes. Pourtant, Selma Alaoui a choisi de faire du prix Renaudot 2010 une pièce de théâtre: "Au départ, je cherchais avant tout une matière. J’ai eu un vrai coup de cœur pour l’ouvrage, pour son histoire et son style. Dans ma création, j’ai essayé de garder une certaine fidélité par rapport au livre, ce qui n’est pas simple car c’est une œuvre inclassable, écrite sous forme de polar, d’enquête sociale, de satire de la société."

©LOU HERION

D’ailleurs, la pièce reste assez fidèle à l’intrigue du roman. Lucie Toledo est détective privé. Elle enquête sur la disparition d’une adolescente rebelle, Valentine, qui semble avoir fugué. Peu habituée à ce genre d’affaires, Lucie sollicite l’aide de "La Hyène", une lesbienne légendaire au charisme fascinant, qui déploie, dans ses enquêtes, des méthodes discutables, mais efficaces. "C’est avant tout l’histoire d’une jeunesse en manque de repère. Il n’y a rien d’assez fort pour canaliser son énergie", explique la metteuse en scène.

Le roman de Virgine Despentes est un excellent texte, Selma Alaoui en a fait un spectacle de haut vol.

L’originalité de la pièce réside essentiellement dans la scénographie. Selma Alaoui a fait le choix de garder une vraie trame narrative, qui se déroule entre deux villes européennes (Paris et Barcelone) et de donner une place prépondérante aux dialogues. Ce faisant, trois personnages occupent une place centrale, dans des temporalités décalées, autour desquels gravitent une vingtaine de seconds rôles, classés par énergie de jeu. Selma Alaoui maîtrise les techniques modernes de la scénographie, comme ces écrans qui posent discrètement le cadre spatio-temporel. "On n’est pas nécessairement dans quelque chose de réaliste, mais on est dans la ressemblance", affirme-t-elle.

Pendant plus de deux heures, l’intrigue se déploie devant un spectateur conquis par la qualité du jeu des acteurs. Le spectacle alterne entre sérieux et humour, entre vérité qui fâchent et clichés attendus. Du reste, si le roman de Virginie Despentes est un excellent texte, Selma Alaoui en a fait un spectacle de haut vol, soutenu par de brillants comédiens.

Êtres seuls en crise

Vincent Hennebicq s’est, quant à lui, inspiré du metteur en scène allemand Falk Richter pour sa pièce "États d’urgence". "Au départ, ce sont deux textes différents de Falk Richet, "Dérangement" et "États d’urgence", que j’ai monté ensemble pour ne former qu’une seule pièce, un mixte qui m’a profondément amusé".

Au centre du spectacle, des individus névrosés, malades, totalement en crise. Ils ne savent pas comment vivre dans le monde d’aujourd’hui et sont perpétuellement en quête de sens et d’amour. La représentation se structure en deux parties inégales. La première partie, plus onirique que la seconde, se lit comme une mise en abyme du théâtre du lui-même: le metteur en scène est présent et donne des indications sur la manière de jouer. Des répétitions d’un spectacle en devenir où l’acteur principal est totalement fou et déboussolé. "Comment fait-on pour accepter le monde tel quel?": c’est la question qu’il semble se poser à lui et aux spectateurs. Les codes du théâtre sont ainsi tantôt bouleversés, tantôt balayés dans des scènes drôles et tragiques à la fois.

Théâtre

"Apocalypse bébé"

4/5

D’après Virginie Despentes/Selma Alaoui

Avec Marie Bos, Maude Fillon, Florence Minder, Achille Ridolfi, Eline Schumacher, Aymeric Trionfo, Mélanie Zucconi

"États d’urgence"

2/5

D’après Falk Richter/Vincent Hennebicq

Avec Olivier Bonnaud, Nicolas Buysse, Thomas Dubot, Emilie Maquest, Boris Prager

 

La seconde partie est plus froide. Quels sont les moyens de résistance au monde? Le couple en scène cherche à répondre à cette interrogation. La franche rigolade n’est plus d’actualité, les acteurs sont alourdis par la puissance dramatique de leurs dialogues. L’ensemble produit ainsi un impressionnant "foutoir, grotesque et puissant à la fois". Un bémol quand même? La nudité… Les jeux sexuels des personnages ont parfois tendance à dépasser le sujet même de cette pièce "déconseillée aux moins de 16 ans". Sans quelques scènes plus qu’osées, parfois à la limite du vulgaire, "États d’urgence" aurait pu être un spectacle plus accessible, sans que l’intérêt même de la pièce en soit diminué.

"Apocalypse bébé" et "États d’urgence", jusqu’au 6 octobre, au Théâtre de Liège. theatredeliege.be

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content