Au théâtre de la Balsamine, "Forêts paisibles" réveille nos plus bas instincts parentaux

Les personnages de "Forêts paisibles" déambulent dans une sorte de jungle de Calais où un brol innommable côtoie les stigmates d’un idéal idyllique et sauvage. ©doc

Deux satyres velus ont pris en grippe leur ado rebelle. Dans une futaie baroque, "Forêts paisibles" réveille nos plus bas instincts parentaux. Mais qu’est-ce que c’est bon!

"Forêts paisibles, jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs…", tu parles! Avec un titre pareil, l’exécution du célébrissime et euphorisant rondeau des "Indes galantes" (1735) de Jean-Philippe Rameau n’allait pas tarder à battre la cadence: d’entrée de jeu, il est chanté à tue-tête par un trio crado, de la plus monstrueuse espèce qui soit. Le père (Alexandre Trocki), charentaises à demi chaussées, peignoir ceinturant lâchement un caleçon qui a vu la guerre; la mère (Véronique Dumont), nuisette bon marché sur son gros cul-cul rebondi; et leur adorable enfant (Héloïse Jadoul), ado cruelle comme ils le sont tous, après quinze mois de confinement.

Au théâtre de la Balsamine, Martine Wijckaert travaille, on le sait, avec des "bêtes de scène".

Ces trois-là vivent au fond des bois. Dans une sorte de jungle de Calais où un brol innommable (un caddie, un rideau de douche, un distributeur d’eau fraîche) côtoie les stigmates d’un idéal idyllique et sauvage (un lit de lierre et de raisins, grand nid marital un peu suspect). Au fond, une immense gravure du peintre baroque Egidius Sadeler (XVIe siècle). Dans l’air, des roucoulements de colombes, et le chip-chip d’autres oiseaux plus exotiques. Mais, surtout, le pressentiment que quelques graves saletés se préparent. Ce couple dégénéré, fusion d’une totale vulgarité (corporelle) et d’une rare élégance (langagière), porte en lui des ferments maléfiques. L’Ogre des Ardennes et sa complice. D’ailleurs, les voilà revêtant leurs habits de satyres saillissant. Sabots fendus, croupes velues, pénis en érection. Le père est Pan, et ça va chauffer…

Vaudeville mythologique

Au théâtre de la Balsamine, Martine Wijckaert, qui signe et met en forme cette pantalonnade sur une transgression absolue (l’homicide volontaire, et prémédité, de sa progéniture) travaille, on le sait, avec des "bêtes de scène". La pièce a d’ailleurs été écrite à la demande d’Alexandre Trocki, qui voulait partager cette trivialité avec sa comparse de longue date Véronique Dumont. Seuls de tels acteurs "hors-normes" pouvaient en effet donner vie à ce vaudeville mythologique, forcément (et férocement) drôle.

Ancrée dans la banalité du quotidien, cette fable réveille la part archaïque et barbare qui reste en nous.

Que dirions-nous qu’ils font de leurs journées répétitives dans les taillis? Rien, à part se disputer pour une table de chevet-souche d’arbre en plastique, la réserve cachée de pinard – Pan est en sevrage problématique, et sa moitié vient de briser son hanap préféré –, leur hygiène douteuse ou le bruit du "bec suceur" (autrement dit, l’aspirateur, que l’enfant s’obstine à passer sur ses plantes de pieds pleines d’aiguilles de pin). Le ton monte.

Univers délicieusement débridé

À tour de rôle, chacun des géniteurs se met à haïr le fruit de leurs bacchanales, cette jouvencelle étonnamment glabre, "nymphe anémiée et albinoïde ruisselante de sucs interlopes". Et tandis qu’elle s’assoupit, dans l’interminable nuit sylvestre et "la délicate existence de sa chambrette" (une tente Décathlon), des alliances perfides et changeantes se dessinent. Cornes de bouc! On ne divulgâchera pas l’issue inattendue de cette fable esthétique raffinée malgré son grotesque, au service d’un univers délicieusement débridé, où les interdits du meurtre et de l’inceste ne sont nullement domptés. Ancrée dans la banalité du quotidien, elle réveille cette part archaïque et barbare qui reste en nous et qui, aiguisée par des mois de face à face forcé (Covid oblige), n’est ni franchement honorable ni éminemment… paisible…

Théâtre

"Forêts paisibles"

La Balsamine, Bruxelles, jusqu’au 25 juin.

Écriture et mise en scène: Martine Wijckaert. Avec Véronique Dumont, Héloïse Jadoul et Alexandre Trocki.

Note de L'Echo: 5/5

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