chronique

Autour d'un infanticide

Jasmina Douieb met en scène une pièce britannique où, sous le couvert de l’histoire d’une mère supposée meurtrière, se révèlent nombre de questionnements sur la manipulation de la vérité.

Quoi de plus terrible, de plus terrifiant qu’une mère qui tue ses enfants? Un crime dont est accusée Donna McAuliffe, une jeune femme névrosée, hypersensible, qui nie farouchement avoir mis fin aux jours de ses bébés adorés, Megane et Jake. Finalement relaxée faute de preuves concluantes après un procès retentissant, la fragile Donna doit se reconstruire sous le jugement et les regards suspicieux de ses proches et du monde autour.

Une pièce cinglante, troublante, qui secoue nos certitudes à chaque instant sur notre amour de la vérité et la façon de la traiter.

La pièce "Taking Care of Baby" reconstitue cette histoire tragique sous la forme d’une enquête menée par une journaliste déterminée à réaliser un documentaire afin de faire valoir "La Vérité". À travers les témoignages de Donna, mais aussi de sa mère, de son mari, d’un psychologue et d’un charognard de tabloïds, la journaliste met en avant différentes versions d’une vérité qui a bien du mal à se révéler d’un trait. Multiple, insaisissable, fluctuante… celle-ci se disloque sans cesse, d’un discours à l’autre. Donna est-elle coupable? Si oui, en est-elle consciente ou reste-t-elle dans le déni? Souffre-t-elle du SLK, ce symptôme mal défini qui pousserait des femmes à tuer par excès d’amour et d’angoisse, comme le clame le Dr Millard? Quant à ce dernier, est-il réellement de bonne foi? Et la mère, Lynn, femme dure et ambitieuse, en pleine ascension politique, qui défend sa fille bec et ongle… À quelles fins au juste mène-t-elle cette bataille si héroïquement? Quant au mari, Martin, cet homme désormais détruit, était-il donc aveugle et sourd?

Autant d’interrogations, et bien d’autres encore, qui ponctuent cette pièce menée à la fois comme un documentaire et un thriller. Autour d’une histoire d’infanticide, "Taking Care of Baby" questionne l’ambivalence du concept de vérité, mais aussi les relations familiales, la manipulation politique, l’autorité médicale, les limites de la justice et l’incursion obscène de certains médias.

Théâtre documentaire

©© Michel Boermans

"Taking Care of Baby" est une pièce dont le texte est paru en 2007 signé par l’auteur britannique Dennis Kelly. Celui-ci s’est inspiré de plusieurs cas de mères infanticides qui ont marqué son pays pour construire cette fiction comme un scénario, dans le style du théâtre-documentaire. Ainsi, la pièce repose essentiellement sur les interviews des protagonistes. Dans la mise en scène de Jasmina Douieb, chacun, isolé dans sa loge de tissu blanc, répond aux questions d’une journaliste, au départ muette et invisible, mais qui prendra peu à peu corps et voix. Cependant, loin de se figer dans une succession d’entretiens, la mise en scène alterne passages où les monologues se coupent et se répondent et autres scènes dialoguées, sans oublier les images diffusées sur écran géant qui soulignent, sans jamais abuser, certains propos.

Ces basculements subtils dans le style de narration font de cette pièce un objet hybride et particulièrement dynamique, où le spectateur est tenu sans cesse en haleine. Primordial, le jeu des acteurs qui semble s’intensifier chaque minute. Cathy Grosjean (Donna) est à couper le souffle de crédibilité dans ce rôle de femme, de mère et de fille à fleur de peau. Elle n’est pas la seule à mériter. Soulignons l’interprétation à tirer les larmes de Vincent Lecuyer (Martin) et la justesse des multiples visages que dévoile Anne-Marie Loop (Lynn). "Taking Care of Baby", bien que porté par un sujet particulièrement dramatique, n’est pas non plus dénué d’humour… noir, il est vrai. Sans conteste, on rit beaucoup des travers des personnages et des contradictions et autres faux-semblants de notre société ainsi mis en avant. Une pièce cinglante, troublante, qui secoue nos certitudes à chaque instant sur notre amour de la vérité et la façon de la traiter.

Jusqu’au 28 janvier au Théâtre Océan Nord, www.oceannord.org, du 21 au 25 février à L’Atelier 210, www.atelier210.be.

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