"Auvio, c'est le Netflix du théâtre!"

Captation vidéo des "Lianes" de Françoise Berlanger à l’espace Senghor. ©Kristof Vadino

Depuis le 18 décembre, la RTBF a commencé à diffuser sur sa plateforme Auvio 50 spectacles privés de salles, qu’elle a décidé de capter jusque fin janvier, rémunérant au passage artistes et techniciens du spectacle. Reportage.

Depuis fin octobre, les théâtres sont à l’arrêt en Wallonie et à Bruxelles. Mais la vie n’a pas totalement déserté les salles qui peuvent toujours accueillir des répétitions moyennant le respect des mesures sanitaires. C’est ainsi que passé l’accueil, désert, de l’espace Senghor, à Etterbeek, on découvre, sur la scène à l’étage, toute l’effervescence du filage des "Lianes", une création originale de Françoise Berlanger qui devait être initialement montrée à la Balsamine en novembre et qui a été reportée en avril, en espérant une hypothétique réouverture du secteur des arts vivants.

On y voit la metteuse en scène rigoler avec ses deux comédiennes, le compositeur Fabian Fiorini chauffer ses mains sur un piano préparé qui zingue étrangement, des artistes vidéo qui règlent un grand écran sur scène et une créatrice sonore qui teste ses samplers. Face à eux, pas de public, mais l’équipe de captation de la RTBF qui s’est lancée depuis deux mois dans le tournage frénétique des 50 pièces qui étaient fin prêtes en Fédération Wallonie-Bruxelles avant que ne tombe le couperet du second confinement, et qui les diffuse gratuitement depuis le 18 décembre sur sa plateforme Auvio.

"Je vois Auvio comme un Netflix du théâtre: un immense catalogue mis à disposition gratuitement et qui a la qualité d’évangéliser un très large public, quels que soient l’heure et l’endroit."
Julien Bechara
Réalisateur

Le dispositif est bien rodé. "Au milieu des sièges, une caméra pour les plans larges et une autre sur pied mais très active, un cadreur à cour (du côté droit de la scène, NDLR) et un cadreur à jardin (du côté gauche), avec une caméra sans fil, très libre et qui peut aller sur scène...", décrit Julien Bechara, le réalisateur. "Pour nous, c’est plus facile à réaliser quand il n’y a pas de public, moins pour les artistes qui doivent tirer sur le montage, mais on récupère tout de même leur excitation de jouer!"

L’équipe audiovisuelle est aussi sur le qui-vive car "ce n’est pas du Feydeau", ajoute-t-il, mais un ovni théâtral qui nous propulse 350 ans dans le futur, lorsque l’humanité a quasiment disparu après qu’elle a rendu la Terre inhospitalière. Mais certains hommes, des femmes plutôt, ont survécu dans les profondeurs, immobiles et imperceptiblement traversés par des lianes qui les relient, les maintiennent en vie et les incorporent aux restes du vivant.

Questionnement sur le théâtre lui-même

Pour nourrir sa dystopie écologique, Françoise Berlanger a fait feu de tout bois et nous donne en pâture son processus de création, puisant sa narration dans les récits naturalistes de Maeterlinck, des exposés scientifiques ou la laissant aller à sa poésie propre qu’elle entrecoupe des fulgurances visuelles et sonores de ses acolytes, voire d’intermèdes loufoques où l’on revient furtivement dans notre époque qui voudrait bien changer mais dont la répétition du quotidien l’en rend incapable.

©Kristof Vadino

"Ce spectacle est un prototype intéressant qui révèle un questionnement sur le théâtre lui-même. On dit sans cesse 'il faut se réinventer', mais les artistes se réinventent tous les jours. Ils sont là pour ça!", réagit à chaud Carine Bratzlavsky, responsable arts de la scène à la RTBF et, depuis 5 ans, du programme de captation théâtrale de l’opérateur audiovisuel. "Dans cette expérience-ci, je travaille un peu différemment. Auparavant, j’allais voir consciencieusement tous les spectacles, puis j’analysais leur succès critique et publique, leur potentiel télévisuel. Si j’avais rencontré ce spectacle avant l’urgence, je me serais posé mille autres questions et je serais peut-être passé à côté. Ici, on est dans une tout autre logique et, bonne nouvelle, cela permet de belles découvertes."

"Cela nous coûte deux fois plus cher et cela repose le modèle économique de ces captations dans le 'monde d’après'."
Carine Bratzlavsky
Responsable arts de la scène à la RTBF

Julien Bechara abonde: "Je vois Auvio comme un Netflix du théâtre: un immense catalogue mis à disposition gratuitement et qui a la qualité d’évangéliser un très large public, quels que soient l’heure et l’endroit."  

Plus besoin de choisir entre les spectacles: il fallait tous les capter et proposer aux 3,6 millions d’abonnés de la plateforme Auvio toute la diversité de la création théâtrale en Fédération Wallonie-Bruxelles. La RTBF s’est adjoint pour ce faire le concours de la Fédération des employeurs des arts de la scène (FEAS) et de la Chambre des Théâtres pour l’enfance et la jeunesse (CTEJ), pour évaluer le coût artistique de ces captations. Car sans public ni billetteries, ce ne sont plus les opérateurs culturels mais la RTBF qui doit rémunérer les artistes et les techniciens – à charge des opérateurs qui disposent d’un contrat-programme de mettre à disposition leurs infrastructures et leur personnel salarié, comme ici, au Senghor.

"En moyenne, le budget se monte à environ 20.000 euros par captation, dont 10-12.000 pour la réalisation vidéo et 6-7.000 pour les droits artistiques. Cela nous coûte deux fois plus cher que dans le modèle précédent parce que, dans cette initiative-ci, la RTBF prend en charge les frais artistiques.  Une question qui reviendra sur la table à l’issue de la crise sanitaire", poursuit Carine Bratzlavsky.

"Être sur Auvio, ça me fait un plaisir fou, peu importe la réaction des gens. L’important, c’est le dialogue et voir les gens réagir et peut-être s’halluciner."
Françoise Berlanger
Metteuse en scène

Dans la philosophie du plan ReStart

Ce projet de captations théâtrales s’inscrit dans la philosophie du plan ReStart, décidé en mars dernier, mais n’était pas budgété dans ses 13,4 millions que la RTBF, sur fonds propres, a décidé d’affecter en 2020 et 2021 au soutien du secteur culturel. Jean-Paul Philippot, l’administrateur-délégué de la RTBF, et Hakima Darhmouch, sa responsable de la thématique culture et musique, sont donc allés frapper à la porte de la ministre de la Culture, Bénédicte Linard (Ecolo), qui leur a accordé un subside: 1,6 million d’euros, puisé dans le Fonds d’urgence pour le secteur culturel, porté à 50 millions par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

"C’est un subside en trois volets", précise Hakima Darhmouch: "non seulement ces 50 spectacles en arts de la scène, mais aussi 30 concerts de musiques actuelles dans le prolongement de notre salle de concert virtuelle lancée avec ReStart, et 60 capsules originales pour soutenir les guides de musée, qui sont freelances pour la plupart et souffrent beaucoup avec la crise."

Et cela fonctionne, en termes d’audience? "J’ai demandé un bilan", botte en touche Hakima Darhmouch qui précise toutefois que, depuis son lancement, plus de 60% du public francophone a regardé au moins un quart d’heure les contenus culturels de l’opération ReStart. "On est environ à 10.000 vues pour les pièces de théâtre mises en ligne depuis le 18 décembre. C’est très bien, mais, évidemment, la durée de consommation est relativement basse", révèle Carine Bratzlavsky. "Les gens viennent faire connaissance, par curiosité. Mais un spectacle sur Auvio et la salle est souvent pleine ensuite. La captation fonctionne aussi comme un teaser, donne une notoriété aux artistes et leur permet de démarcher des programmateurs qui ne peuvent plus se déplacer. Ce qui passait parfois pour "superflu" devient une véritable nécessité, aussi bien pour le secteur, les artistes, les techniciens du spectacle, les maisons de production que pour le public, privé de spectacles vivants."

Émilienne Tempels, l'une de comédiennes des "Lianes" de Françoise Berlanger. ©Kristof Vadino

La metteuse en scène Françoise Berlanger est pour sa part ravie de voir son spectacle sur Auvio: "Moi qui viens d’un milieu pas du tout aisé, un peu brut, ça me blesse quand on me dit que je suis une artiste élitiste. Si j’ai l’amour de cette beauté, d’où cela me vient? C’est presque un manifeste: tout le monde a droit à cette culture, il n’y a pas d’exclusion. Être sur Auvio, ça me fait un plaisir fou, peu importe la réaction des gens. On s’en fout: l’important, c’est le dialogue et voir les gens réagir et peut-être s’halluciner. On serait vraiment étonné! Ça me botte vraiment, il fallait foncer!"

Captations théâtrales

50 spectacles en cours de création, à découvrir gratuitement, en avant-première, sur la plateforme Auvio de la RTBF. À partir du 8 janvier, de nouveaux spectacles dédiés au jeune public seront également accessibles.

Si les salles déconfinent, "Les lianes" de Françoise Berlanger (lire ci-dessus) sera créé au théâtre de la Balsamine, du 13 au 17 avril, suivi d'une date au Senghor.

Le samedi 16/1/21, un reportage sur "Les lianes" est au programme de Kiosk, le magazine des arts de la scène, sur La Trois.

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