Bach met Anne Teresa De Keersmaeker à nu

©ANNE VAN AERSCHOT

Cette semaine, devant un public restreint, la chorégraphe présente son nouveau solo, dédié aux "Variations Goldberg" de Jean-Sébastien Bach. D’une douceur et d’une liberté inédites.

Bach n’est pas une découverte pour Anne Teresa De Keersmaker. Depuis 2008 et une première confrontation avec la musique contemporaine dans "Zeitigung", il n’a cessé d’inspirer à la chorégraphe flamande un retour à l’essence du mouvement. "Bach est une invitation directe à la danse avec ses gigues, gavottes et autres sarabandes", dit-elle d’entrée de jeu, citant les "Six suites pour violoncelle seul" ou les "Concertos brandebourgeois" dont elle a tiré une chorégraphie. Ou cette "Partita 2" dont il nous reste une image saisissante: un rais de lumière laissant apparaître la violoniste Amandine Beyer sur la scène du Kaaitheater, et puis le noir absolu, enveloppant sa "Chaconne" d’une densité abyssale.

Ce mercredi soir, en avant-première, les "Variations Goldberg", le nouveau solo d’Anne Teresa De Keersmaeker, ménage une émotion semblable après une heure de spectacle, lorsque sonne la plus douloureuse de ces 30 variations – la vingt-cinquième en sol mineur, aussi lunaire qu’est solaire l’Aria initiale en sol majeur.

Sur le grand plateau noir et dénudé de Rosas, sa compagnie de danse, à Forest, un projecteur darde une couverture de survie dont les reflets dorés éclairent à peine le pianiste méditatif et découpent la silhouette de la danseuse sur le mur du fond dans un rendu graphique qui dit bien sa conception du minimalisme. Elle dirait sans doute "maximalisme" dans cette manière d’incarner, d’incorporer l’abstraction d’une épure dans un corps humain.

«Il y a dix canons dans ces “Variations Goldberg” et cela m’a mise dans un dilemme, car écrire des canons pour un seul corps, et non deux, c’était très compliqué.»
Anne Teresa De Keersmaeker
Danseuse et chorégraphe

À 60 ans, elle n’a cependant sans doute jamais été aussi éloignée de la radicalité de ses débuts, lorsque, sur un coin de table, elle chiffrait ses architectures chorégraphiques. Ce mercredi, on distingue quelques marquages au sol, mais plus ces cercles concentriques qui traçaient en coupe réglée les déplacements de sa compagnie. Une quête des proportions parfaites du nombre d’or et des spirales de Fibonacci qui a parfois été moquée pour son systématisme.

©ANNE VAN AERSCHOT

Douceur inédite

"Ces cercles, je les connais par cœur!", dit-elle par bravade. Mais de ces "Goldberg", il se dégage avant tout un sentiment de douceur, d’humanité et de simplicité. Peut-être est-ce parce que la nature même du solo impliquait pour elle autre chose que l’écriture d’un contrepoint chorégraphique calqué sur une analyse minutieuse de la partition. "La base de la fugue, chez Bach, c’est l’art d’écrire en canon", reprend-elle. "Il y a dix canons dans ces “Variations Goldberg” et cela m’a mise dans un dilemme, car écrire des canons pour un seul corps, et non deux, cela devenait très compliqué à réaliser."

Anne Teresa De Keersmaeker a entamé son solo à New York, en janvier, après sa chorégraphie de "West Side Story", à Broadway, et s’est adjointe la collaboration de Diane Madden qui avait été la proche collaboratrice de Trisha Brown, sa danseuse fétiche. C’est elle qui l’a menée à concevoir plus librement son écriture chorégraphique. ( Relire ici notre reportage à New York sur "West Side Story")

Madden n’est pas une inconnue à Bruxelles. On se souvient d’elle incarnant la Musica dans l’"Orfeo" de Monteverdi, à la Monnaie, lévitant au bout d’un fil dans un cercle bleu ( voir la vidéo ici). Un défi à la pesanteur qui avait fortement marqué De Keersmaeker, autant que les sculptures élancées de Brancusi ou les nuées d’oiseaux qui forment dans le ciel des architectures en mouvement.


C’est donc avec une liberté nouvelle qu’elle revisite son vocabulaire. On reconnaît son obsession à croiser dans la marche la verticalité, qui nous relie à la terre et au ciel, et l’horizontalité, qui nous relie aux autres. On aime ce mouvement de moissonneur, ou est-ce la mort qui fauche? On retrouve aussi la spirale qui la fait tournoyer sur le plateau avec une joie non dissimulée. "Des spirales, on en voit partout, dans les océans, dans les tornades, dans l’hélice d’ADN. C’est comme un cercle qui s’ouvre et se referme et qui a un rapport à l’infini. On vient d’un point et on y retourne."

©ANNE VAN AERSCHOT

Parcours initiatique

La chorégraphe a d’ailleurs conçu son spectacle comme une parcours initiatique, avec un avènement où elle apparaît, virginale, dans une tunique transparente, avec un accès à la toute-puissance, qui est une critique explicite de la société néolibérale, puis avec un dépouillement et une mise à nu.

Au piano, le jeune Pavel Kolesnikov ( l'écouter ici dans Rameau) ne perd rien des gestes de sa partenaire, conservant, près de deux heures durant, son aisance et sa souplesse dans une partition écrite pour deux claviers et réputée pour sa difficulté. On est aux antipodes d’un Glenn Gould par lequel De Keersmaeker avait découvert les "Goldberg" en 1983 ( revoir le maître ici). Tout est doux, chantant et nimbé dans une pédale qui serait excessive en récital mais qui crée, ici, des résonances illuminant la danse.


La lumière, signée Mina Tiikkainen, est une autre réussite de ce spectacle, sculptant l’espace et tirant parti d’un grand réflecteur argenté que ne renierait pas la plasticienne Ann Veronica Janssens, autre inspiration de la chorégraphe, pour épurer chacun de ses mouvements et les ramener à leur essence.

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"The Goldberg Variations, BWV 988"
Anne Teresa De Keermaeker, solo.
Pavel Kolesnikov, piano. Alain Franco, collaboration musicale. Diane Madden, assistante chorégraphique. Mina Tiikkainen, scénographie et lumières.

Première mondiale, du 26 au 30/8 aux Wiener Festwochen. Première belge, du 29/9 au 2/10, au Concertgebouw de Bruges. Puis du 3 au 13/12, au Kaaitheater. >www.rosas.be.

Anne Teresa De Keersmaeker au Collège de France: “Chorégraphier Bach : incarner une abstraction”

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