1

Balkan Trafik! dans la bulle bulgare

©Vladimir Gruev

Pour sa 12e édition, le seul festival belge dédié aux cultures du Sud-Est de l’Europe célèbre la Bulgarie. Reportage, de Sofia à Plovdiv, à la découverte des beat boxers et des street artists qui bousculent les codes en cyrillique. Et Bozar, du 19 au 22 avril!

Nicolas Wieërs, ancien réalisateur de télévision à Canal+, a fondé Balkan Trafik! après un voyage au Kosovo. Depuis, il porte une écharpe de supporter de foot kosovar autour du cou et arpente, plusieurs fois par an, les pays du sud-est de l’Europe. Soit toutes les anciennes républiques yougoslaves mais aussi la Grèce, la Turquie, la Bulgarie et la Roumanie. Il a d’ailleurs dans l’idée de faire un tour à Timisoara.

Nicolas est un passionné comme on en rencontre souvent dans le music business, mais chez lui, la passion est réellement épidermique. Son festival, Balkan Trafik! se veut comme une Tour de Babel des langues des Balkans. "Les Balkans, dit-il, ce ne sont pas que les Roms." Et ce ne sont pas non plus qu’Emir Kusturica et Goran Bregovic qui furent très régulièrement invités par le festival et y ont fait à chaque fois salle comble. Parce que la Bulgarie prendra la présidence de l’Union européenne en juin prochain, le festival place la culture de ce pays en première ligne pour sa 12e édition.

Balkan Trafik - teaser

Hip-hop politique

C’est dans un quartier un peu pelé et fort gris, avec ses bâtiments qui datent de l’ère communiste, que Nicolas nous entraîne pour la première étape de cette odyssée bulgare. Dans un kot de dix, douze mètres carrés, on rencontre Ilyo. Fer de lance de la scène hip-hop de Sofia, il anime Jumruk (Le Poing) une émission diffusée sur YouTube. Une fois par semaine, tous les tenants du rap bulgare viennent y parler de leurs nouveaux projets. Ilyo confie que le rap bulgare a une portée politique. "Le hip-hop est un mouvement de protestation contre le niveau de vie extrêmement bas et la corruption extrêmement grande. Nous sommes sur le net pour éviter la censure." Bien que fort inspiré par le hip-hop américain, le rap bulgare commence, depuis peu, à avoir sa propre identité. Et il jette quelques passerelles entre lui et des artistes macédoniens, ses voisins.

"À Sofia, en hiver, on a la boue, en été, la poussière."

SkilleR, alias Alexander Deyanov, est champion du monde de beatboxing, transformant sa bouche en boîte à rythmes, tout en rappant en même temps. Impressionnant! Il a étudié sciences po mais vit de la musique et des événements qu’il organise régulièrement. Selon lui, le bulgare se prête bien au rap parce que c’est une langue tranchante. Dans son studio, il nous fait une démonstration de beat box pour lequel il utilise six sources. SkilleR, dont le père était un musicien pop renommé, travaille actuellement avec le Mystère des Voix Bulgares. Ce qui signifie qu’à Sofia, il n’y a pas de cloisonnement entre l’underground et le traditionnel. Très branché, SkilleR compte plus de trente mille followers sur Instagram et plus de soixante mille sur Facebook. Fort attaché à sa ville d’origine, le beat boxer a ce mélange de tristesse et d’ironie dans le regard quand il dit: "À Sofia, en hiver, on a la boue, en été, la poussière."

Bozko, une star du street art, possède, lui aussi, cet humour typiquement slave. "Si tu changes quatre lettres à Sofia, c’est Paris." Pour recouvrir les murs de béton des quartiers, ce trentenaire a réalisé d’immenses fresques aux couleurs qui clashent et aux messages qui fâchent. Bozko a étudié les Beaux-Arts et a commencé les graffitis à 16 ans. Quand il songe à son adolescence, il se souvient de ce complexe qu’il éprouvait à l’égard des cool kids de l’Ouest. Ceux qu’il pouvait voir sur MTV. "Nous pensons qu’être positif porte mal chance", confie-t-il, non sans ironie, en vidant un verre de pastis local.

Pauvreté et corruption

Malina Edreva est échevine de la culture et de l’éducation à la ville de Sofia. Depuis quelques années, elle a développé un réseau avec des artistes indépendants et encourage la création d’un centre d’art contemporain. S’il y a pléthore d’événements liés à la présidence bulgare à l’UE, Malina Edreva est bien décidée à ce qu’il y ait une continuité au-delà de cette présidence. Mais son budget dépasse péniblement les deux millions d’euros par an contre cinq millions d’euros pour le sport. Et puis, le changement des mentalités prend du temps. "45 ans de communisme, ce n’est pas facile à effacer. L’accent n’était pas mis sur l’individu", précise-t-elle.

©Jean Jdujardin

Dans son atelier, quelque part dans les faubourgs de Sofia, Nedko Solakov, figure de proue de l’art contemporain, ne mâche pas ses mots pour parler de la corruption et de la pauvreté qui règnent en Bulgarie. "La municipalité travaille bien pour la culture mais le pays n’en fait pas assez." Lui, qui a étudié à Sofia et à Anvers, exposé au SMAK, à Gand, au MoMA, à New York, et au Centre Pompidou, à Paris, milite pour que son pays soit représenté à la Biennale de Venise. Mais jusqu’ici, son combat a été vain. Quand on lui demande si le socialisme lui manque, Nedko répond: "Non, c’est ma jeunesse qui me manque." Attaché à ce "loser type of country", comme il le qualifie, Nedko n’irait pour rien au monde habiter ailleurs. Et pour preuve de son amour à sa patrie, le peintre rappelle que c’est en Bulgarie, au IXe siècle, qu’a été inventé l’alphabet cyrillique. "Les Russes pourraient nous verser des royalties pour l’usage qu’ils font du cyrillique", ricane-t-il.

Rythmes inégaux

Milcho Vassilev dirige l’Académie de musique et d’arts de Plovdiv, la ville qui accédera au statut de capitale européenne de la culture en 2019. À l’académie, on enseigne l’art et les secrets des fameuses polyphonies bulgares. "Dans leurs rythmes, les temps sont inégaux. 5/8, 7/8 ou 9/8, on les trouve partout dans les Balkans, mais les autres uniquement en Bulgarie", explique-t-il. Le plus souvent, les chants des polyphonies sont issus de la tradition rurale. Pour chaque moment de la journée, il y a un chant. Pour les mariages, comme pour les enterrements aussi. Officiellement, la polyphonie bulgare date du IXe siècle. Mais il a fallu attendre 1952 pour voir se créer le premier ensemble professionnel avec Filip Kutev.

Quand ils ont terminé leurs classes et leurs répétitions, les élèves de l’académie déambulent dans Plovdiv. Dans son centre se sont ouverts quelques cafés et boutiques branchés. On note même un café dédié aux fans de la série "Friends". Dans le centre historique, on admire les maisons en bois typiques, l’une d’elle a hébergé Lamartine au temps où la ville s’appelait Philippopoli et se trouvait sur la route de l’Orient. À la veille de l’avènement de Plovidv 2019, on sent une relative activité pour raviver ce passé prestigieux. Et peut-être que Plovdiv, la Bulgare, pourra-t-elle devenir aussi attractive que Ljubljana, la Slovène?

Coups de cœur

19 >22/4"Some Bulgarians", installation vidéo de Nedko Solakov, dans laquelle il demande à six créatifs pourquoi ils vivent en Bulgarie.

19 >22/4 The Urban Chapter, 20 artistes urbains dont le beat boxer SkilleR et le street artist Bozko (photos). Ce dernier crée une fresque dans le quartier Sainte-Catherine.

20/4 Plovdiv Academy of Music, chants et danses folkloriques.

21/4 "La cérémonie du pardon", classée par l’Unesco et interprétée par une cinquantaine de "Kukeri" du village de Rakovski.

Du 19 au 22 avril. www.bozar.be

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content