Bob Wilson à Bruxelles: "Si seulement j'avais le temps"

Insatiable Bob Wilson ©Johan-Frédérik Hel Guedj

Bob Wilson est l’un des magiciens de la scène. L’Américain était à Bruxelles pour accompagner ses dessins et vidéos qu’il présente à la galerie Bernier/Eliades. Hamlet, le roi Lear et un loup rôdaient dans les parages. Rencontre(s) essentielle(s).

À mon arrivée devant ces murs de dessins et d’écrans, un solide gaillard en jeans et veste sombre, assis à une petite table blanche dans une posture pressée de jeune homme, la fesse droite sur la chaise, la jambe gauche tendue, et trace d’une main ample avec une application enfantine des lettres au feutre noir sur une page. Chez Robert Wilson (78 ans), l’écriture est dessin, et le dessin est silence. D’une voix monocorde, il me fait (en anglais): "Je suis avec vous dans un instant, voulez-vous?" Je veux.

Vue de son exposition à la gelarie bruxelloise Bernier/Eliades. ©bernier-eliades.com

Dans ce cube blanc baigné de lumière, je m’approche d’un loup au pelage de neige, la gueule ensanglantée, assis face à moi dans son écran vertical (voir la vidéo sur Vimeo). De part et d’autre, un renard et un agneau nous observent. Le loup-vidéo bouge une oreille. Des notes cristallines s’égrènent. Depuis le bureau (la main ne cesse pas d’écrire), la voix monocorde se prononce: "C’est trop fort". Max Koltai, son jeune assistant austro-hongrois au visage pareillement dessiné, s’approche télécommande à la main: "La musique doit être presque inaudible". Nous sommes chez Bob Wilson: dans son monde, tout naît du silence et y retourne.

Une poignée de secondes plus tard, son corps se déplie, quelques enjambées, et j’ai face à moi un géant. Son visage aux traits déliés pourrait être un masque de kabuki. Mais non, car ce masque de Bob Wilson s’illumine d’un sourire gourmand, enfantin. Il s’avance comme s’il entrait sur scène, oscille sur ce nuage de notes cristallines, sous les yeux du loup, entouré de ses dessins comme autant de fenêtres du passé qui regarderaient leur auteur ici présent.

Bob Wilson devant le loup de sa vidéo "A Winter Fable" (2017). ©Johan-Frédérik Hel Guedj

Quelques visionnaires (comme le Polonais Tadeusz Kantor) ont fait du théâtre un rêve éveillé. Avec Bob Wilson, ce verbe n’est pas vain. Depuis cinquante ans, il dessine nos songes dans l’espace. "J’ai toujours pensé mathématiques, géométrie, lignes, espace. Toute pièce, théâtre, opéra, dessin, est un corps avec ses trois éléments: la peau, la chair, les os. La peau est ce qui prend le plus de temps. C’est une surface mystérieuse, et son mystère émane de ce qu’il y a dessous: la chair, puis les os. Les os sont le centre. Quand Parsifal s’empare de la lance de Klingsor, le temps devient espace, le chevalier blanc devient chevalier noir. Le baiser de Kundry est le centre de l’œuvre, l’os médian. Dans "Le Roi Lear", au centre de la pièce, Lear s’exclame (et Wilson tonne de sa voix de basse): "‘Ô fou, je vais devenir fou!’, et puis le roi se réfugie dans la lande. Je cherche cet os central, l’épine dorsale de l’œuvre." 

Croquis de lumière

Il attrape un porte-bloc et m’écrit/dessine le squelette de l’opéra "Einstein on the Beach" (E.O.B.), en quatre actes avec ses articulations, les "Knee Plays", ou "Pièces-Genous". "En 1975, première conversation, j’ai demandé à Phil (Glass): "‘Quelle durée? Deux heures? Trois?’ Silence de Glass. ‘Quoi, il faut être wagnérien?’ Il m’a fait ‘oui’."

Bob Wilson, plan de sa mise en scène d'"Einstein on the Beach", l'opéra de Philip Glass des années 1970. ©Johan-Frédérik Hel Guedj

Ce sera donc cinq heures. Exactement 4h58. À partir de ce croquis-squelette, Glass écrit la partition et Lucinda Childs chorégraphie ses solos. "Ensuite, j’ai fait ces dessins." Nous nous approchons des murs. "J’ai tracé ces diagonales parallèles et ces cercles emboîtés: c’était la cartographie des lumières de l’opéra." Sur son porte-bloc, il continue la structure d’"Einstein on the Beach". "Les peintres classiques mesurent l’espace de trois manières: le portrait, ce que je vois de près" — il regarde sa main posée sur la page —, "la nature morte" [still life en anglais, ou "vie immobile"] — il tend le bras et considère sa main —, "et si je traverse la rue" — son poignet s’envole — "ma main est distante, elle devient paysage."

«Einstein on the Beach» (1972-76). Philip Glass, musique – Bob Wilson, mise en scène

Sur ces croquis de lumière, chaque ligne est entourée d’une giclée de points. "Deux mains tiennent un cordon imbibé d’encre tendu au-dessus du papier, je le pince comme une corde d’instrument, je le relâche, il claque contre la feuille et projette cette giclée rectiligne." Sur un dessin, la diagonale d’encre traverse un cercle rouge exécuté à main levée: "J’ai peint ce cercle avec une branche de rosier". De rosier? "Je ne voulais pas d’un pinceau, une branche m’offre l’imperfection, et l’imperfection de ce cercle me plaît."

Face au mur de ces cartographies, une autre série, des lignes d’encre noire: "des dessins préparatoires de l’Opéra de Quat’sous" évoquant les hexagrammes du Yi-King, une partition ou un squelette abstrait. 

Dans les peaux d’Hamlet

Wilson est aussi un acteur unique, au sens propre. 1996, à Paris. Salle comble, électrisée, ovation debout. Il achève "Hamlet", 1h34 seul en scène. Non, il n’a pas donné "Hamlet", il a joué tous les rôles de la pièce, Gertrude, Polonius, Ophélie, etc. Au premier tableau, il est apparu couché en équilibre sur un cairn de dalles noires, en ombre chinoise, le visage gravé dans la lumière comme un masque. Il commençait par la scène finale, sa voix amplifiée par un micro HF: "Si seulement j’avais le temps… je vous dirais… mais ainsi soit-il… Adieu."

Robert Wilson-Hamlet: «A Monologue».

Vingt-quatre ans après, il récite (j’espère secrètement qu’il va tout me rejouer, ici…): "Si seulement j’avais le temps…", sa voix s’envole, et soudain, Hamlet-Wilson, enfant geignard de la reine Gertrude, feule en fauve enragé contre sa mère adultère. "Je sortais les costumes de tous les personnages d’un coffre, je n’avais personne, j’étais seul en scène, et je les jetais autour de moi", tels des cadavres de tissu. "Mon corps a mis quatre ans à apprendre ce texte. J’étais filmé, je regardais mes gestes, j’apprenais. Pour être libre comme à la première seconde, il fallait répéter sans cesse." Je lui évoque Chaplin, qui allait jusqu’à faire sept-cents prises… "En 1971, à Paris, il est venu voir mon premier spectacle, mon opéra silencieux, "Le Regard du Sourd". Une adolescente lui a dit: ‘M. Chaplin, le dresseur de puces dans Limelight, comment avez-vous fait?’ Chaplin lui a répondu: ‘Ma chère, j’ai répété quarante-cinq ans’."

Dans «Le Roi Lear», au centre de la pièce, Lear s’exclame (et Wilson tonne de sa voix de basse): «‘Ô fou, je vais devenir fou!’, et puis le roi se réfugie dans la lande. Je cherche cet os central, l’épine dorsale de l’œuvre.»

Aux trois écrans du triptyque, des troncs de bouleaux défilent lentement devant le renard, le loup et l’agneau. Le loup cligne des yeux. "Si nous nous taisons, nous écoutons plus attentivement. Mais comme le dit John Cage, le silence n’existe pas. Nous devons écouter comme les animaux. Il n’écoutent pas avec leurs tympans, mais avec leur corps. Ce loup est un loup, ce n’est pas une vidéo de synthèse. Notre caméraman qui l’a filmé devait être parfaitement immobile. Heinrich von Kleist a écrit: 'Le bon acteur est comme l’ours: il ne bouge jamais le premier, il attend que l’autre bouge'. Et Ezra Pound disait du silence que c’est la quatrième dimension, qui a la force d’une bête sauvage".

Ses fenêtres de papier sont des dessins du temps. Au terme de ces instants, d’un poignet nerveux, il consulte sa montre: l’heure le rattrape. Il me salue d’une gestuelle wilsonienne: il m’étreint, s’écarte, casse le buste en deux, sa tête contre ma poitrine, comme s’il m’auscultait le cœur.

Agenda
SON ACTUALITÉ

Expo
«Videos and drawings». Jusqu’au 4/4/20, à la galerie Bernier/Eliades, 46 Rue du Châtelain, 1050 Bruxelles.
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Opéra
>Jusqu’au 9/2/20 «L’Opéra de quat’sous» de Brecht/Weill à Berlin (Berliner Ensemble),

>Les 22 et 23/3 «Le Livre de la Jungle» (Jungle Book), au Düsseldorfer Schauspielhaus,

>Les 9 et 9/4 «Œdipe» de Sophocle, au Mitem de Budapest

Site officiel
www.robertwilson.com

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