"Breaking the Waves" ou l'invincible bonté

Chloé Winkel, la jeune actrice belge au parcours atypique (elle est aussi mannequin, historienne de l’art et violoniste) porte littéralement la pièce, en petit chaton boudeur entêté. ©Boshua

"Breaking the Waves", adaptation scénique du film de Lars von Trier, est créé en français au Théâtre de Liège, le 27 février. Et Bess, ce petit cœur d’or qui donne son corps, y émeut encore…

La pièce
Théâtre

"Breaking the Waves"

Note: 4/5

Déconseillé aux moins de 16 ans. 

D’après le scénario de Lars von Trier. 

Mise en scène de Myriam Muller.

Avec Mathieu Besnard, Louis Bonnet, Olivier Foubert, Brice Montagne, Valéry Plancke, Clotilde Ramondou, Brigitte Urhausen, Jules Werner, Chloé Winkel.

>Au Théâtre de Liège, du 27/2 au 2/3; GOOGLE MAP

C’est l’histoire d’une fille frappée d’une maladie orpheline – rare et grave, donc: la bonté. Bess McNeill, femme-enfant un peu simplette, a épousé, avec l’accord de sa communauté religieuse très orthodoxe, Jan, un brave gars venu d’ailleurs. Mais, à l’instar de la colonne vertébrale du marié qu’un accident en mer rend tétraplégique, leur bonheur se brise, tel des vagues sur des rochers. Alors, pour conférer au couple un semblant de sexualité active, Bess accepte de se livrer à d’autres, et de raconter. De plus en plus généreuses, déviantes et dangereuses, ces relations extraconjugales lui seront fatales – mais bénéfiques à Jan, qui guérira.

Pureté absolue? Insupportable perversité? Quand sort le film de Lars von Trier, en 1996 (avec une Emily Watson débutante, en Bess sacrificielle), le public oscille entre une admiration sans borne pour ce portrait audacieux, percutant d’une adoratrice absolue, et un dégoût face aux images morbides de sa déchéance physique, morale et masochiste. Le film finira par remporter le Grand Prix du jury au festival de Cannes, et le César du meilleur film étranger.

Extrait de "Breaking the Waves", de Lars von Trier (1996). En français.

Déjà transposé sur les planches en version anglophone, "Breaking the Waves" est désormais créé en français, au Théâtre de Liège. Aux commandes d’une mise en scène secouante (et drôle, par moments) qui souligne la force inouïe que donne le pouvoir sacré de l’amour, la Luxembourgeoise Myriam Muller (lire son interview ci-dessous) reste plutôt fidèle au propos d’origine, notamment par l’usage de la musique (Deep Purple) et de caméras à l’épaule, dont les gros plans projetés en direct sur écran rappellent l’œuvre du cinéaste danois, tournoyante, saisie à l’arraché. Débordant de l’aire de jeu, les techniciens vont jusqu’à suivre les comédiens lorsqu’ils se déplacent parmi les spectateurs, ou hors de la salle, dans le grand hall vide du théâtre. Ce qui s’y passe reste évidemment assez cru – sans jamais tomber dans l’inconvenance.

Une performance de Chloé Winkel

"Dieu a donné à tous un talent. J’ai toujours été  bête, mais je suis bonne à ça", affirme une Bess rebelle en Converse et pull tricoté, incarnée par Chloé Winkel, aussi juste, durant deux heures, dans sa charitable fragilité que dans sa débauche sans limite. Si l’interprétation de ses partenaires paraît parfois inégale (mais Jules Werner campe un excellent Jan physiquement diminué), la jeune actrice belge au parcours atypique (elle est aussi mannequin, historienne de l’art et violoniste) porte littéralement la pièce, en petit chaton boudeur entêté. Comme nous, elle devine que ses péchés n’en seront jamais de vrais, parce que sa bonté instinctive et aveugle – et simple comme la vie, en fait – réside, silencieuse, au plus profond du cœur humain. Elle pleure beaucoup, sur scène. Et le public, quelquefois, laisse aussi rouler des larmes... 

>Au Théâtre de Liège, du 27/2 au 2/3; GOOGLE MAP


Myriam Muller, metteuse en scène: «On dit ‘Trop bon, trop con’»

Pourquoi avez-vous choisi d'adapter le cinéma controversé de von Trier à la scène?

J'avais déjà goûté à l'exercice en transposant "Blind Date", de Theo van Gogh, et je tenais à réitérer l'expérience. Mes précédentes mises en scène au théâtre étant très ancrées dans le social, le politique, le monde dur où l'on vit, j'ai eu envie, ici, de parler d'amour, et surtout de la bonté. Dans "Breaking the Waves", il y a ce don de soi, et cette question essentielle de savoir jusqu'où aller par passion. En plus, le film de von Trier - que je n'ai pas revu - a déjà presque 25 ans, et toute une génération ne le connaît pas...

La bonté n'est pas du tout un sujet à la mode...

La bonté est galvaudée et mal perçue depuis longtemps. On dit "Trop bon, trop con". Chacun la désire, et pourtant tout le monde éprouve le plus grand mal à la donner. Et quand, par miracle, on la croise, les intentions de ceux qui la montrent paraissent d'avance suspectes, forcément intéressées, depuis que Freud est passé par là.

Quelles lectures ont alimenté votre réflexion sur la bonté?

L'histoire se déroule dans une communauté très dévote, totalement refermée sur elle-même. L'intrigue évoque la littérature romantique anglaise (notamment Emily Brontë), mais aussi Dostoïevski ou le théâtre de Claudel, avec des héroïnes comme Violaine, dans "L'Annonce faite à Marie", ou Marthe, dans "L'Échange". Bess, qui laboure son amour à en mourir, rappelle aussi la "Lulu" de Wedekind...

Qu'est-ce qui vous touche dans la bonté?

Dépouillée de sa connotation religieuse, la bonté qui va jusqu'au sacrifice est un acte rédempteur difficile à comprendre, et pourtant terriblement fascinant.

Connaissez-vous des gens "absolument" bons, dans votre entourage?

Euh... (long silence) Mais Bess n'est pas totalement bonne non plus! Elle est têtue et d'une étrangeté fascinante. En fait, moi je la trouve tout à fait normale. Sa bonté intuitive (et la bonté en général) a le pouvoir de guérir. Elle est plus forte que le regard des autres, que le poids des traditions, que la mort.

 

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