Publicité

Bruxelles, toujours plus circassienne

"Nadir", des Chaussons Rouges, une compagnie créée à Bruxelles en 2012 par Audrey Bossuyt et Marta Lodoli. Un spectacle-installation à voir cet été à "Circus in the Park" avec UP, à LaSemo (Enghien), au Festival de Chassepierre et aux Fêtes Romanes. ©Claude Esselen

Il y a 40 ans tout juste, en 1981, l’École de Cirque de Bruxelles s’ouvrait sur une idée folle: rendre le cirque accessible à tous. En quatre décennies, un art contemporain s’est inventé à Bruxelles, porté notamment par l’Espace Catastrophe – qui déménage et devient "UP".

Pour remonter aux sources du cirque antique, il faudra sans doute excaver quelques sites archéologiques. Mais pour découvrir les origines du cirque contemporain à Bruxelles, un petit tour à la rue des Saisons ou à la chaussée de Boondael, à Ixelles, devrait suffire. C’est là qu’un jeune professeur d’éducation physique, lassé de l’esprit de compétition, lançait l’École Sans Filet, en 1981. Son intuition? "Partager le plaisir", résume Vincent Wauters. Sa conviction? "Rendre le cirque accessible à tous, comme espace de liberté." Le plaisir sera contagieux. Rebaptisé École de Cirque de Bruxelles en 1996, le lieu deviendra au début des années 90 un véritable cluster: on y vient de loin pour succomber à ce virus positif – et, généralement, ne jamais s’en remettre.

Quatre décennies plus tard, on mesure la révolution copernicienne accomplie par les arts de la piste. Face aux 2.500 ans bien tassés du théâtre, le cirque contemporain fait assurément office de jeunot. Mais le trajet qu’il a réalisé vaut des siècles. Parti de la sciure, il ne s’est jamais intéressé aux animaux – à de très rares exceptions près – préférant se frotter à d’autres drôles de bêtes: la danse contemporaine, le hip-hop, la vidéo, la scénographie, les arts plastiques et numériques.

"Notre énergie était sans doute post-soixante-huitarde. Je ne sais toujours pas s’il est 'interdit d’interdire', mais nous souhaitions avant tout faire ce dont nous avions envie!"
Vincent Wauters
Directeur de l'École de Cirque de Bruxelles

Parmi les premiers élèves de la formation professionnelle de l’École de Cirque, à l’orée des années 90, on ne s’étonnera pas de trouver une future pionnière de cette rénovation de la piste: Catherine Magis, fondatrice de l’Espace Catastrophe, à Saint-Gilles. Par un pur hasard de calendrier, les 40 ans de l’École de Cirque coïncident ces jours-ci avec deux changements majeurs pour l’Espace Catastrophe: c’est sous un nom nouveau qu’ils investissent un nouveau lieu, comme on le lira ci-contre. Pure coïncidence, qui permet toutefois de mieux saisir une mouvance qui a changé la face de nos scènes.

Dépailleter le cirque

Jusqu’à la fin des années 70, en Europe, pour s’initier au cirque, il n’y avait pas 36 solutions: soit être issu d’une famille d’artistes circassiens (auquel cas vous n’aviez guère le choix de la profession), soit y être "adopté". L’École Sans Filet a fait résonner un tout autre message: le cirque vous tente? L’envie suffit – avant la sueur bien sûr. "Notre énergie était sans doute post-soixante-huitarde", se souvient Vincent Wauters. "Je ne sais toujours pas s’il est 'interdit d’interdire', mais nous souhaitions avant tout faire ce dont nous avions envie!"

"J’ai découvert des gens passionnés qui développaient une recherche personnelle, avec peu de moyens."
Catherine Magis
Fondatrice de l’Espace Catastrophe

Et comment l’envie de cirque était-elle venue à ce jeune homme passionné d’éducation physique? "Paradoxalement peut-être, par un désintérêt pour le sport, la compétition, l’entraînement inhumain." Pas question de "dresser des élèves", insiste-t-il, "mais l’envie de faire rencontrer à tout un chacun sa propre créativité." C’est de façon amicale, presque indolente, qu’il a découvert la jonglerie.

Jaco Van Dormael, qui allait devenir le réalisateur que l’on sait, était dans sa classe au Collège Cardinal Mercier, à Braine-l’Alleud, et son voisin de rue. Il adorait déjà le cinéma – et donc Chaplin, ce clown en 24 images par seconde. "Un jour, sur le chemin de l’école, Jaco m’a montré comment jongler. Je crois qu’il sait combien ça a changé ma vie!" Vincent Wauters ne lâchera plus ses balles. Il rejoindra l’aventure naissante du Cirque du Trottoir, menée par le magicien Stanislas (alias de Philippe André), père tutélaire du "nouveau cirque" belge. Le Cirque du Trottoir ira jusqu’au Québec, où la fine équipe aidera même, le temps d’une première tournée, à la naissance d’une "petite compagnie" d'alors – Le Cirque du Soleil, en 1984.

Des graines qui poussent

Mais l’essentiel se joue désormais à Bruxelles: fondée en 1981, l’École de Cirque attire les rêveurs et inspire les ardeurs, et c’est ce qui intéresse Vincent Wauters. Il développe une formation artistique, puis pédagogique dont le but est tout à la fois l’initiation à la pratique et à la transmission. Parmi la flopée d’artistes qui passent alors par ce vivier, Catherine Magis vit le coup de foudre: "J’ai découvert des gens passionnés qui développaient une recherche personnelle, avec peu de moyens", rapporte-t-elle, séduite par le travail collectif, imaginatif et international qui fait bruisser l’école.

En 26 ans de résidences, de soutien, d’accompagnement, l'Espace Catastrophe a indéniablement aidé à faire de Bruxelles une capitale circassienne.

Toquée de gymnastique au départ, elle préfère aussi se focaliser sur l’humain. Après son passage chaussée de Boondael, elle se forme à l’École Nationale de Cirque de Montréal, puis rêve pour Bruxelles d’un lieu qui permette aux artistes professionnels de s’entraîner, d’échanger, de créer leurs spectacles, un nouveau "cluster" qui porte le cirque contemporain toujours plus haut. En 1995, l’Espace Catastrophe s’élance dans les anciennes glacières de Saint-Gilles. En 26 ans de résidences, de soutien, d’accompagnement, "Cata" a indéniablement aidé à faire de Bruxelles une capitale circassienne. Et le déménagement vers un nouveau terrain de jeu devrait confirmer la vigueur de toute cette énergie… et sa transmission.

Car la ville compte aujourd’hui plus de 40 compagnies de cirque contemporain, et une école supérieure des arts du cirque, l’Esac. L’histoire ne fait que commencer.

L’École de cirque de Bruxelles: la rencontre par l’art

À l’heure où trouver un cours de diabolo est (presque) aussi simple que d’enfiler ses chaussettes, difficile de croire qu’il n’en a pas toujours été ainsi! Dès 1981, l’originalité de l’École de Cirque de Bruxelles a été de permettre à tous de goûter aux disciplines circassiennes. En 2021, cette priorité ne change pas: psychomotricité, circomotricité, handicirque ou cirque de quartier déroulent le tapis (bleu) à des publics au pluriel.

Le changement majeur, il faut peut-être le chercher ailleurs: dans le départ de Vincent Wauters, l’un des premiers "pères fondateurs" à raccrocher les gants dans le secteur, finalement récent, du cirque actuel. "Les jeunes ont plus à apporter que moi", commente-t-il. "Il y a notamment le défi d’un bâtiment à trouver." Car si l’on associe l’École de Cirque de Bruxelles à Tour & Taxis, où elle est logée depuis 2001, la rénovation de l’ancienne gare maritime pourrait changer la donne. Nomade au sein même du bâtiment, l’école cherche à se projeter dans des infrastructures durables, et tout est à faire.     

La nouvelle direction de l’école ne sera plus tenue en solo. "Nous projetons un organigramme circulaire, avec plusieurs postes de coordination et une gestion en intelligence collective", indique Vincent Wauters. Mais l’ancien capitaine ne se tiendra pas loin du paquebot: il continuera à diriger le Centre européen de Funambulisme, qu’il a créé en 2010 avec le maître funambule français Denis Josselin. Un fil qui permet notamment à des circassiens en herbe de traverser le canal, chaque année, comme un signe d’audace et de rencontre.

Ne dites plus "Catastrophe", dites "UP"!

Pionnier du cirque contemporain en Belgique francophone, l’Espace Catastrophe fait fondre de plaisir les anciennes glacières de Saint-Gilles depuis 1995. Mais il ne pouvait pas en repousser les murs. Début 2019, coup dur, le projet de construction d’un tout nouveau bâtiment était abandonné par la commune de Koekelberg. Cette fois, "toutes les planètes semblent alignées", comme le résume Benoît Litt, codirecteur de l’Espace Catastrophe avec Catherine Magis. L’équipe vient d’investir un impressionnant espace de 6.000 m2 de surface utile, intérieure et extérieure, sur l’ancien site Ahold-Delhaize à Molenbeek-Saint-Jean.

La visite des lieux, en plein chambardement, donne presque le tournis: espaces de travail en tout genre, future installation de chapiteaux en extérieur… "C’est certain que nous allons retrouver une liberté qu’on avait dû raisonner aux glacières", annonce Catherine Magis. Nouvel élan? "On peut parler de métamorphose", poursuit la directrice. "Ce n’est pas un simple déménagement: cette nouvelle implantation est aussi l’occasion d’un nouveau projet… et d’un nouveau nom!"

Ne dites plus "Espace Catastrophe": le projet porté à bouts de bras (de fer) par le tandem Litt-Magis depuis 26 ans s’appellera désormais "UP" (inspiré bien sûr par le nom de son festival biennal). Toujours plus haut? C’est bien le rêve qui aligne les planètes. La Région de Bruxelles-Capitale, son bras immobilier citydev.brussels et la commune de Molenbeek-Saint-Jean rêvent d’une réinvention du site qui puisse unir les individus, créer du lien et permettre les rencontres tous azimuts. L’implantation temporaire pourrait-elle être définitive? "Nous travaillons déjà avec UP à un possible projet de construction sur le site, à l’horizon 2025", répond Benjamin Cadranel, administrateur général de citydev.brussels. Il n’y a plus qu’à souhaiter bonne chance aux étoiles.

Avec "Circus in the park", les 2, 9, 16 et 23 juillet à 18h30, UP propose des spectacles dans le Parc Victoria, à Koekelberg, en collaboration avec Archipel 19.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés