chronique

Caroline Cornélis ou la chorégraphe adulée par les parents

Journaliste

Elle fait de la danse contemporaine pour enfants. Avec maestria et sans facilités. Après "Terre ô", Caroline Cornélis absorbe les enfants et fascine leurs parents avec "Stoel".

"Au Barboteur? Le… bar à bière?", nous fait-elle répéter, surprise. Oui. Bon, on n’a pas marqué des points en conviant une danseuse/chorégraphe dans une bièrothèque à 15h30… On l’y retrouve, nichée dans l’alcôve du fond, entre bois clair, coussins et radiateur, derrière un café noir. Les préambules font émerger une heureuse coïncidence: nos deux fils ont le même prénom, ouf, on regagne des points. L’interview commence en "vous" et se terminera en "tu". Avec Caroline Cornélis, il n’y a pas de barrière, pas de costume de scène. Elle est telle qu’elle est. Naturelle, franche, sans piège. Avec des mots entiers et le buste toujours, légèrement, penché vers vous. Les deux heures d’entretien n’ont pas passé, n’ont pas filé, elles ont flotté sur des eaux aussi profondes qu’insondées. Pendant tout ce temps, on (elle) a parlé de danse contemporaine pour enfants. Une gageure. Mais on avait eu le bonheur de contempler "Stoel", parmi les plus fabuleux spectacles qu’il nous ait été donné de voir, car il ne reste pas dans la tête, mais dans la mémoire sensorielle. "Stoel", ce sont 15 chaises et deux danseurs, de la volupté et des clins d’œil. "Stoel", c’est être happé, être pris par la main. Une main qui ne vous lâche pas, sans jamais vous forcer. La plus grande flamboyance de Stoel, c’est de faire aimer aux adultes la (maudite) danse contemporaine. Les enfants, eux, sont beaucoup moins obtus que nous. Alors qu’on est dans l’articulation entre 2016 et 2017, tout émaillée de représentations de "Stoel", on a envie de voir qui est la maîtresse d’œuvre d’un bijou qui fascine tant enfants qu’adultes.

Comment en êtes-vous venue à la danse contemporaine?

J’ai fait toute ma scolarité en horaires aménagés pour pratiquer la danse classique. Le goût m’en est venu par les images que j’en voyais à la télévision, dans les livres, par la musique. Mes parent ne m’emmenaient pas voir des spectacles. Donc, je l’ai plutôt fantasmée. C’était une échappatoire, un endroit pour rêver, enfant. C’est là que je me projetais. A 8 ans, j’ai commencé avec un cours rigoureux, c’était parfait, vraiment parfait pour moi. Et jusqu’à 16 ans, le contemporain, je le regardais en riant: "C’est des comiques ceux-là!". A l’époque, on avait très peu de danse contemporaine dans notre formation, mais j’ai accroché avec mon prof de contemporain et il y a quelque chose qui a commencé à m’intéresser.

"Donner la possibilité de s’émerveiller de quelque chose qu’on n’a pas besoin de comprendre. Se laisser aller à la sensibilité, au mouvement..."

Mes secondaires finies, j’ai juste ouvert la porte plus grand sur la danse contemporaine. J’ai cherché des projets là et je me suis autoformée. J’avais envie de ces projets contemporains, de travailler avec un chorégraphe, d’entrer dans l’univers de quelqu’un. Ca a été un bouleversement, car les codes sont complètement différents. Durant toute ma scolarité au Conservatoire, je me suis souciée d’être une bonne exécutante. Faire du propre, du net. Après, ce fut tout l’inverse: on enlève tout ça et on va chercher qui tu es, toi.

Et de là, comment en êtes-vous venue au jeune public?

Via le théâtre jeune public. En 1998, la compagnie Iota m’a demandé une création pour eux. Je n’ai pas réfléchi une seconde, j’ai sauté dans la proposition. Ce fut génial. La première fois qu’on a dansé devant les enfants, j’en ai pleuré. Je sortais de spectacles de grandes compagnies, où quand tu quittes la scène, tu ne rencontres pas les gens pour qui tu as dansé, tu n’as pas de retour et tu rentres chez toi un peu triste. Là, de voir ces visages d’enfants, cette générosité d’accueil, cette réceptivité – positive ou négative –, ça m’a prise. J’étais à la maison! Sans que ce soit pour autant une zone de confort. C’est là que je devais être. Dans la nécessité de l’instant, de l’échange avec les enfants. Au cœur de ce que doit être un acte créatif pour moi. Je me suis alors dit: "ça, je ne veux plus le lâcher de ma vie."

Séduire le grand public avec 1° de la danse contemporaine, 2° pour les enfants, c’est une gageure, non?

©France Dubois

S’il n’y avait pas de challenge, ça me plairait vraiment moins. Ce qui me plaît, c’est de chercher. Avec "Stoel", ce qui m’a touchée, c’était la reconnaissance des adultes théâtreux. "J’ai compris", me disaient-ils. Personne ne m’a demandé ce que ce spectacle voulait dire. C’est fantastique. Evidemment, j’ai envie de perpétuer ça. Sans chercher à leur plaire à tout prix, mais continuer dans la recherche. Donner cette possibilité de s’émerveiller de quelque chose qu’on n’a pas besoin de comprendre. Se laisser aller à la sensibilité, au mouvement. Et tant mieux s’ils ont trouvé une porte d’entrée car, nous, on n’a pas fait de concession. C’est de la danse. Il n’y a pas un mot de prononcé. On n’est pas dans une proposition facile.

Quelles sont les particularités du jeune public?

La seule différence fondamentale, c’est que l’adulte fait la démarche de choisir, d’acheter son spectacle. L’enfant pas. Il est amené là, dans une salle. Et si, en plus, c’est lui qui doit comprendre mon langage, c’est un peu fort. Alors, avant tout, on soigne la mise en condition de l’enfant, on le prépare à recevoir. D’où l’importance capitale des "petits mots" d’accueil avant le spectacle.

Ensuite, tu ne peux pas perdre la relation avec l’enfant. Hors de question de faire de l’opaque, il faut rendre le projet transparent. Nous, on part de lui, de quelque chose qui lui parle, qu’il connaît, qu’il vit. Avec "Stoel", c’est une situation classique dans le monde des enfants: même s’il y a 15 chaises, les gamins vont tous vouloir la même. Pour le prochain projet, on part de la cour de récréation. On ne cherche pas à imiter ou à reproduire, mais à étreindre les enjeux, les éléments de leurs jeux. On construit en se saisissant d’eux, en leur "volant" ce qu’ils sont.

Cette démarche, on y est venu avec le temps, au fil de pièces qui marchent ou qui marchent moins. On a tâté le terrain et aujourd’hui on le connaît mieux. Si les enfant se sentent en possession de quelque chose qui vient d’eux, alors vous pouvez partir dans des envolées chorégraphiques beaucoup plus abstraites.

Les enfants sont-ils plus réceptifs à la danse contemporaine que les adultes?

Oui! Eux, ils sont mouvements, jeux de corps. Ils ne sont pas dans le mental, ils sont dans le corps. Et l’enfant est beaucoup plus large dans sa vision du spectacle. Il ne va pas chercher de réponses toutes faites, il va être à l’écoute. Il accepte de questionner le monde et pas juste d’attendre une réponse: c’est la différence entre l’art et l’école. L’école, c’est 1 + 1 = 2. Là, on n’est pas dans ça. On ne veut pas faire du didactique. On veut qu’ils sentent, ressentent, vivent la danse par procuration. Or on ne peut pas quantifier tout ça, ces résonnances, ces instant magiques.

Un public d’enfants est-il moins policé, plus franc?

L’enfant est tel quel, c’est ce qui est merveilleux. Ce côté "brut" met de la vie. Je choisis des danseurs qui sont dans cet esprit-là, avec ce petit truc humain en plus. Du coup, ils sont à la recherche de cette relation-là, vraie, fraîche. Ils en sont conscients et s’en saisissent. C’est une matière première, tout le temps, même pendant le spectacle. Quand parfois – c’est rare, mais ça arrive – on se retrouve face à un public absolument silencieux, trop poli, c’est bizarre pour eux. C’est dur, même. Car pour ces danseurs, le public est un partenaire. Alors quand il ne réagit pas, c’est difficile.

"Stoel", le 7 janvier à Louvain-la-Neuve au Théâtre Jean Vilar; le 18 à Nivelle; le 22 au Théâtre Mercelis à Bruxelles, etc. Tous les lieux et dates: www.carolinecornelis.be.

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