interview

Cathy Min Jung, directrice du Rideau de Bruxelles: "Il faudra faire face ensemble"

Cathy Min Jung ©Beata Szparagowska

Succédant à Michael Delaunoy, Cathy Min Jung prend les rênes du Rideau de Bruxelles en des temps troublés pour les arts vivants en Belgique

Comédienne, autrice, metteuse en scène et réalisatrice, Cathy Min Jung est désormais la directrice du Rideau de Bruxelles: une nomination qui a fait couler beaucoup d’encre autour de son identité de "femme racisée", un qualificatif que la Belgo-Coréenne n’emploie pas, quant à elle: "Je suis très heureuse que cette nomination bouscule un milieu et remette sur la table des questions essentielles, mais j’ai bien conscience d’être un prétexte pour parler de ces choses-là. Ce débat dépasse ma personne", déclare celle qui préfère parler d’altérité plutôt que de diversité. "Elle existe, la diversité, pas besoin de la démontrer. Pour ma part, je trouve plus juste de lutter contre l’assignation." Autrement dit, déconstruire, questionner, engager des artistes avec des sensibilités et des démarches différentes, mais "sans faire de focus Afrique pour avoir le prétexte d’engager des comédiens noirs", s’indigne Cathy Min Jung: "Les artistes ne sont pas d’abord noirs, homos, immigrés ou femmes; ce sont des artistes, point. Ils ont tous la même importance."

"Les artistes ne sont pas d’abord noirs, homos, immigrés ou femmes; ce sont des artistes, point."

Identifiant notre temps comme un moment important de convergence des luttes, l’autrice et comédienne pense le théâtre comme un espace pour mettre en évidence et légitimer ces combats: "Partout se créent des mouvements citoyens qui convergent vers un désir de changement et un autre modèle de société, qu’il s’agisse du féminisme, du racisme ou de l’écologie. Le Rideau est le lieu des écritures contemporaines, il doit donc laisser émerger d’autres récits, proposer des modèles auxquels on aspire." À ses yeux, on ne peut plus avancer seul aujourd’hui, d’où la création d’un collectif d’artistes associés comme espace de réflexion pour produire de la pensée: "C’est vital d’écrire ensemble des textes sur l’essence et le sens même de ce qu’on fait, d’esquisser ainsi les grandes orientations de la maison, de vérifier qu’on ne passe pas à côté de certaines choses, qu’on n’oublie pas certains artistes." Comme le désir d’aller vers une transversalité des pratiques, dans l’espace public, en créant un festival où le texte est aussi visuel et spatial. Pour s’inscrire dans un territoire.

Porter des textes et des projets

Sortie en 1999 du Conservatoire de Bruxelles, la comédienne née à Séoul voulait avant tout jouer des classiques: "Le choix de l’école, c’était déjà une démarche politique. Avec le physique que j’ai, je ne voulais pas être mise en marge. Je voulais entrer dans le vif du sujet comme n’importe quelle actrice." Sa personnalité la mène à monter sa propre compagnie, "Billie On Stage": "J’aime initier des choses. Ces dernières années, je me suis investie dans toutes sortes de collectifs et j’ai fini par réaliser que je pouvais réunir toutes mes compétences dans un poste de direction artistique et générale. L’appel du Rideau me parlait particulièrement parce que je suis autrice et que je suis ce théâtre depuis que je suis étudiante. Je me suis sentie appelée."

"L’appel du Rideau me parlait particulièrement parce que je suis autrice et que je suis ce théâtre depuis que je suis étudiante."

Curieuse en tant que citoyenne et artiste, Cathy Min Jung imagine un type de management en adéquation avec l’équipe – des hommes et des femmes très investis dans l’histoire longtemps nomade du Rideau et l’élaboration de sa nouvelle maison ixelloise: "Nous allons construire ensemble, par l’échange et la relation. Repartir sur quelque chose de porteur et de fédérateur. S’il y a désir de changement, il faut qu’il puisse être exprimé."

Un changement qui se conjugue déjà au présent, vu les impératifs sanitaires qui sclérosent depuis des mois les arts de la scène: "S’il faut modifier la saison à venir, il faudra faire face ensemble, en incluant les artistes et le public, qui est le grand oublié de cette crise", déclare Cathy Min Jung. "Il faut penser à lui, surtout dans un théâtre à taille humaine comme le nôtre. J’ai pris des mesures de prudence mais on est dans l’incertitude."

"On ne va pas exiger quoi que ce soit des artistes. Faisons-leur confiance, ils créent ce qu’ils estiment nécessaire."

Pour elle, l’objectif est de faire en sorte que cet inconnu devienne terrain de création et non pas peur paralysante: "L’impératif de réinventer m’agace car on fait d’abord ce qu’on peut. Le confinement m’a mise dans un état de sidération totale avant de pouvoir réagir. On ne va pas exiger quoi que ce soit des artistes. Faisons-leur confiance, ils créent ce qu’ils estiment nécessaire." Mais si on voit la réinvention sans "rentabilité financière", la crise actuelle peut être stimulante et générer un élan de créativité, estime-t-elle: "Ça a mis en lumière tellement de dysfonctionnements de notre société! En tant qu’artiste, on travaille avec le réel, la vie, le monde. Le théâtre, c’est le vivant. Un questionnement va émerger, des fictions nouvelles vont arriver."

Rideau de Bruxelles, rue Goffart 7A, 1050 Bruxelles, 02-737.16.01, www.rideaudebruxelles.be

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4/4 Cathy Min Jung, directrice du Rideau de Bruxelles

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