analyse

Charlie et les trésors de l'humour musulman

©EPA

N'y a-t-il "pas d'humour en islam", comme le tançait l'ayatollah Khomeini? La réponse est non. Six ans après l'attentat qui a fauché la rédaction de Charlie Hebdo, Bruno Coppens fait le tour des humoristes en terres d'islam.

L'année 2021 célèbrera deux dates capitales dans l’histoire de France, deux actes fondateurs prouvant que les dessinateurs de Charlie sont bel et bien coupables d’un méfait: avoir respecté les lois à la lettre.

Il y a 230 ans, en 1791, le code pénal français abolissait le blasphème, dissociant nettement le droit de la religion: "Vous n'y trouverez plus ces grands crimes d’hérésie, de lèse-majesté divine (...) pour lesquels, au nom du ciel, tant de sang a souillé la terre." L’autre gâteau d’anniversaire compte, lui, 140 bougies.

"Dieu se défendra"

Sous la IIIe République, en 1881, le droit au blasphème est gravé dans le marbre. Georges Clémenceau, alors député de Montmartre, s’emportait: "Laissez tout attaquer, à condition qu'on puisse tout défendre. Je dirais même: laissez tout attaquer afin qu'on puisse tout défendre." Comme l’évêque d’Angers répliquait en parlant d’outrage fait aux catholiques, Clémenceau lança la cultissime réplique: "Dieu se défendra bien lui-même. Il n'a pas besoin pour cela de la Chambre des députés."

Ces mots trouvent écho aujourd’hui dans la bouche d’Éric De Beukelaer, prêtre, vicaire épiscopal du diocèse de Liège et blogueur. Il n’aime pas Charlie Hebdo mais est et demeure Charlie: "Si Dieu est Dieu, comment un dessin de presse
pourrait-il l’empêcher de dormir? Il connaît le cœur de l’homme mieux que nous, puisqu’Il nous a créés libres. Celui qui fait violence pour 'venger l’honneur divin'
trahit que son image du Très-Haut est celle d’un personnage faible et falot, qui a besoin qu’on le protège des excès humains. Ce faisant, il fait une double injure au Seigneur: d’abord en le rabaissant à la dimension d’un tyran insécurisé qui
frappe quand on le moque; ensuite en faisant du tort à ses frères humains, qui sont
des créatures de Dieu. Le vrai blasphémateur est celui qui use de violence au nom de Dieu. Voilà pourquoi, je suis et reste 'Charlie'."

"Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de dessiner, d’user de son art et surtout de vivre!"
Hafiz Chems-Eddine
Vice-recteur de la mosquée de Paris

Hafiz Chems-Eddine, vice-recteur mosquée de Paris, lui, est devenu "Charlie" récemment. Alors qu’il y a 15 ans, avec son prédécesseur, le Dr Dalil Boubakeur, il envoyait le journal satirique au tribunal pour ses caricatures "offensantes", il déclarait l’an dernier: "Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de dessiner, d’user de son art et surtout de vivre!" Malgré les menaces de mort, il persévère: "Il faut que tous les musulmans comprennent les traditions culturelles de la satire et de l’espace démocratique qui permet toutes les expressions même celles qui paraissent excessives."

Les histoires bouffonnes de Nasr Eddin Hodja

Cela signifierait-il que les musulmans n’ont pas d’humour, qu’ils sont fermés à l’ironie et obéiraient encore au vieil anathème lancé par l'ayatollah Khomeini: "Il n'y a pas d'humour en islam"? Allez voir sur le champ le site "À part ça tout va bien", vous vous délecterez de l’humour mordant distillé dans ces courts-métrages réalisés au sein des quartiers en France, aux Etats-Unis ou au Maroc par des professionnels du cinéma, basés près de Bordeaux. Dans "Les nettoyeurs", deux jeunes musulmans veulent se débarrasser au plus vite d’un objet que l’un des deux a acheté pour faire plaisir à son petit frère:

- "On le découpe, on le met dans des sacs, faut pas laisser une seule trace!
Et quand on le sort, faut même pas que quelqu’un nous voie! Sinon, on est grillés!
- Tu penses que Dieu pourra me pardonner?"

Et l’on découvre l’objet du délit: un sapin de Noël. Ces vidéos se moquent ouvertement de la difficile cohabitation entre croyants et athées, de l’hypocrisie de ces jeunes musulmans buvant en cachette mais qui, pour rencontrer l’amour, montrent leur total respect des préceptes religieux.

Autre exemple d’humour débridé que l’on retrouve de l’Arménie en Mongolie en passant par l’Ukraine, l’Egypte ou le Maroc, celle du roi de l’absurde qu’aurait
apprécié Raymond Devos, Nasr Eddin Hodja. Ce personnage mythique, théologien de l’Islam, aurait vécu au XIIIe siècle en Turquie et ses histoires bouffonnes, ses contes malicieux révèlent de profondes réflexions philosophiques sur les tensions entre les hommes! Un exemple:

Nasr Eddin Hodja, théologien et... humoriste au XIIIe siècle.

"Un jour, un homme voit sortir Nasr Eddin Hodja de la mosquée en faisant le signe de croix:
- Comment oses-tu faire un signe de croix? Serais-tu devenu chrétien?
- Je réfléchissais en me disant comment utiliser ma tête pour nourrir mon ventre sans fatiguer ni l’épaule droite ni l’épaule gauche…"

Humour et religion, tous dans le même sacre

L’humour est ce voile de pudeur jeté sur des conflits douloureux difficiles à aborder frontalement. Cette force du rire, la culture musulmane l’utilise depuis toujours et aujourd’hui, en Arabie Saoudite, Nasser Al-Qasabi en est un solide étendard. Dans un épisode de sa célèbre série "Selfie", il imagine une maternité où la sage-femme intervertit deux fils à la naissance, deux bébés appartenant à des familles que tout oppose, musulmans chiites et sunnites! Les pères feront tout pour ramener dans le droit chemin leur enfant ayant vécu 20 années "dans l’erreur" de l’autre confession.

- "Je vais t'apprendre à prier correctement, dit le père à son fils
- Mais quelle différence cela fait de prier d’une manière ou d’une autre. C’est toujours prier, non?
- La différence est énorme! Tu vas aller directement à la mosquée Husayni et apprendre à prier correctement!
- Tu veux que j’aille à la mosquée Husayni ?
- Oui, mais ne la fais pas sauter!"

Comme Nasser Al-Qasabi se moque ouvertement de Daesh, notamment des femmes rejoignant la Syrie dans l’espoir de relations sexuelles avec les combattants de l'État islamique, il a reçu des menaces de mort.

Comme Nasser Al-Qasabi se moque ouvertement de Daech, notamment des femmes rejoignant la Syrie dans l’espoir de relations sexuelles avec les combattants de l'État islamique, il a reçu des menaces de mort: "Les mujahidins n’auront pas de repos tant qu'ils n’auront pas séparé ta tête de ton corps!" Les nombreux fans de l’humoriste ont balancé le hashtag, en arabe, "#Nous sommes tous Nasser Al-Qasabi". C'était en juin 2015, quelques mois après les attentats de Paris. L'acteur déclarera: «Informer les gens sur les actions de l'Etat islamique est le vrai djihad, parce que nous nous
battons contre eux avec notre art et non par la guerre."

"Selfie", série comique de l'humoriste saoudien Nasser Al-Qasabi. ©Nasser Al-Qasabi

Ahmad Al-Basheer, ancien journaliste irakien, est devenu humoriste après un attentat particulièrement violent, en 2011, près de Bagdad. Il participait à une
célébration de poésie pour le prophète Mahomet quand surgit un homme portant un gilet de suicide. Il eut le réflexe de se cacher, mais dans l’explosion, il perdit
collègues et amis, resta prostré six mois avant de quitter son pays pour s’installer en Jordanie et se lancer dans la comédie.

"Les chefs de l'EI pensent être des personnes très sacrées. Mais si l'on se moque d'eux (…) leurs auréoles tomberont et ils redeviendront de simples humains."
Ahmad Al-Basheer
Humoriste irakien

Voici son style d’humour extrait de "Albasheer Show": un comédien barbu joue son one-man-show à côté d’un autre barbu portant une kalachnikov prêt à tirer sur
les spectateurs qui ne riraient pas: "Savez-vous quel est le nom de la première personne qui s'est fait exploser et s'est retrouvée au paradis? Il s'appelait Boum." Un spectateur riant aux éclats est abattu sur le champ. "Ceci n'était pas une blague mais un test. Est-ce que la mort d'un frère vous fait rire?"

L'irakien Ahmad Al-Basheer et son "Albasheer Show". ©Albasheer Show

Ce show vu par des millions d’Irakiens ridiculise, entre autres, les combattants de Daech: "Les chefs de l'EI pensent être des personnes très sacrées. Mais si l'on
se moque d'eux (…) leurs auréoles tomberont et ils redeviendront de simples humains. C'est pour ça qu'ils pensent que nous sommes un danger", soutient
Al-Basheer.

L'humour comme arme de guerre

"Y a-t-il meilleur moyen pour lutter contre la terreur?" Voilà ce que proclame Maen Watfe, l’un des fondateurs de ce groupe de jeunes humoristes syriens qui, dans leurs vidéos postées sur le web dès 2013, ciblent Bachar al-Assad et l'État islamique. L’on voit notamment un acteur jouer le rôle d'un émir de Daech écoutant de la musique, fumant et buvant de l'alcool, jusqu’au moment où un jeune s’approche. Il cache alors son verre, change de musique et offre au jeune des explosifs afin qu’il parte mourir en martyr à Jérusalem. "Nous voulions dénoncer à travers ce clip toute l'hypocrisie des chefs de l'EI et le lavage de cerveau qu'ils font subir aux jeunes."

L’humour comme arme de guerre. Comme les djihadistes terrorisent le monde en diffusant les images d’exécutions terrifiantes, des humoristes arabes filment
des parodies de ces exécutions afin que la peur change de camp. En voyant ces humoristes du monde musulman combattre le fanatisme, les dessinateurs de Charlie Hebdo doivent se sentir soutenus. Ils peuvent aussi compter sur la Cour européenne des droits de l’homme qui qualifie "la caricature comme un genre outrancier qui peut blesser, pourvu qu'il contribue au débat démocratique et aux progrès du genre humain" et qui ne condamne que "les moqueries s’attaquant aux
croyants, toute croyance pouvant faire l’objet de la satire", ce que Salman Rushdie appelle "notre manque de respect intrépide".

Ce soutien des tribunaux est synonyme d’exigence de la part des dessinateurs de Charlie: "On peut dessiner ce qu'on veut mais il faut pouvoir l'expliquer après, dit Riss, l’actuel rédacteur en chef, dans le Monde du 19 décembre. Ce n'est pas une grenade dégoupillée qu’on jette et puis on s'en va." Lorsque Cabu dessine Mahomet, "débordé par les intégristes", désespéré d'être "aimé par des cons", il se moque non des musulmans mais des islamistes. Lors du procès de ces attentats achevé mi-décembre, Richard Malka, avocat de l’hebdomadaire, concluait: "Ils pourraient tous nous tuer, ça ne servirait plus à rien parce que Charlie est devenu une idée. Charlie Hebdo, vous en avez fait un symbole!" Cela rappelle ce proverbe mexicain: "Ils ont voulu nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines."

Humour, vaccin civique

Pendant le procès, un enseignant, Samuel Paty, a été décapité pour avoir montré des caricatures de Charlie en classe. Peu de temps après, Justin Trudeau, le Premier ministre du Canada, affirmait que la liberté d’expression n’est "pas sans limites" et qu’il faut être "conscients de l’impact de nos mots", rejoignant ainsi les propos de Jacques Chirac, Bill Clinton et Kofi Annan en février 2006, déclarant que "les journaux ayant contribué à diffuser les caricatures ont fait un usage abusif de la liberté de parole".

"Ils pourraient tous nous tuer, ça ne servirait plus à rien parce que Charlie est devenu une idée. Charlie Hebdo, vous en avez fait un symbole!"
Richard Malka
Avocat de Charlie Hebdo

Ajoutez à cela le New York Times qui a supprimé ses dessins de presse depuis juin 2019 et vous avez là un chœur en faveur d'accommodements raisonnables afin de ne pas heurter les sensibilités. Le philosophe Marcel Gauchet, dans Philosophie Magazine, est catégorique: "Réclamer une tolérance particulière pour cette religion revient en pratique à s'incliner devant l’intolérance musulmane." Et Richard Malka, dans l’ouvrage collectif "L’Incorrect", fulmine: "Il ne faudrait heurter la sensibilité religieuse, sexuelle, physique de personne. C’est l'arme de guerre ultime contre la liberté d'expression. Ceux qu'ils utilisent ont l’impression d'être dans le camp du bien mais ne font en réalité que perpétuer l'esprit de censure."

L’humour est bel et bien un vaccin civique! C’est Peter Sloterdijk, un philosophe autrichien qui l’affirme dans Le Point du 22 octobre 2020, et il propose une solution: "Ériger en discipline l’humour comparé, comme on fait de la littérature comparée, montrer combien la caricature a été dure avec le catholicisme, montrer aussi qu’avec l’islam, l'humour est compliqué, non pas parce que ce serait une religion à prendre avec plus de pincettes que d’autres mais parce qu’elle est tellement austère qu’il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent!"

Rire du sacré, un sacré rire

Sandra Zidani, notre humoriste d’origine algérienne, prône aussi l'enseignement, celui de l'histoire des religions dans des classes d’élèves de toutes confessions, afin que chacun comprenne les textes religieux de l’autre. Richard Malka, lui, émet un vœu: "Le combat pour la laïcité passe par la caricature en 1905, on espère que la religion musulmane fera un jour ce travail de distanciation. C’est aussi une lutte pour l'émancipation des musulmans et c'est un combat universaliste."

"L’humour c’est une manière de ne pas confondre le signe avec ce qu’il indique. L’Eglise croit qu’elle est le salut? Elle n’est que le signe du salut."
Daniel Rausis
Théologien et humoriste

Le rire et le sacré ne devraient jamais faire chambre à part. "La religion, c’est la mise en scène de la foi mais tellement lourdingue qu’elle s’étouffe dans ce qu’elle représente, ose Daniel Rausis, théologien et humoriste de la RTS (Radio télé suisse romande). L’humour c’est une manière de ne pas confondre le signe avec ce qu’il indique. L’Eglise croit qu’elle est le salut? Elle n’est que le signe du salut. Si on manipule ce signe dans le rire, alors le salut qui consiste à s’assumer ensemble devant l’absurde, devient possible. L’humour, c’est l’antidote à la religion religieuse pour qu’elle deviennent foi." Ce que Georges Minois dans "L’histoire du rire et de la dérision" reformule ainsi: "Le rire, c’est un feu purificateur. À son contact, la foi mal assurée meurt. La foi sans intelligence devient le sérieux sectaire et fanatique."

Rire du sacré, un sacré rire. Reste ce paradoxe: Charlie Hebdo aujourd’hui est sacralisé, lui dont le combat permanent est de tout désacraliser… Charlie, la nouvelle religion?! Quand on sait que le nom de la société éditrice créée en 1992 pour Charlie Hebdo s’appelait "Société Kalashnikov", on se dit qu’ils avaient vraiment tout prévu pour ne jamais se prendre au sérieux.

A lire, à voir

– "Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja", traduction Jean-Louis Maunoury, éditions Phébus
– "Incorrect", d'un collectif d'auteurs, au Cherche-Midi
– "L’Histoire du rire et de la dérision", de Georges Minois, éditions Fayard
– Sur le droit au blasphème, cette émission de France Culture, par Jean-Noël Jeanneney.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés