interview

"Chez Bergman, la vie est comme le théâtre, avec ses démesures"

"Notre mode de fonctionnement est aussi une manière de vivre, de regarder le monde et la société. Pas de hiérarchie." ©Stef Stessel

Aux Tanneurs, Ingmar Bergman insuffle une nouvelle création au collectif théâtral tg STAN avec une dissection féroce d’un adultère.

Après "Scènes de la vie conjugale", "Après la répétition" et "Trahisons", le collectif anversois tg STAN poursuit son exploration de l’œuvre du réalisateur suédois Ingmar Bergman à travers la dissection féroce d’un adultère et de ses conséquences. Créé en français au Théâtre Garonne, à Toulouse, et au Théâtre de La Bastille, à Paris, "Infidèles" est joué pour la première fois en Belgique, aux Tanneurs. Un spectacle qui fait saillir toute l’humanité, la vitalité, l’humour et la lucidité de l’œuvre de ce peintre impitoyable de l’âme humaine qu’était Bergman, dans une mise en scène minimale, centrée sur les corps, les déplacements et la lumière. Rencontre avec la comédienne et metteuse en scène Jolente De Keersmaeker.

Pourquoi revenir encore à Bergman? Et pourquoi ce scénario en particulier?

Chez Bergman, la vie est comme le théâtre, avec toutes ses démesures. Comme nous, il a choisi d’explorer la frontière poreuse entre les deux. Cette fois, nous avions envie de travailler autour de Bergman lui-même, de comprendre comment sa vie influence son travail. "Infidèles" est un texte très fort, presque cruel, qui va au cœur de ses obsessions – la passion et la cruauté –, et met en scène Bergman lui-même, en tant que personnage.

"‘Infidèles’ est un texte presque cruel qui va au cœur de ses obsessions et met en scène Bergman lui-même."
Jolente De Keersmaeker
Metteuse en scène

On l’a métissé d’extraits de "Laterna Magica", son autobiographie, pour le rendre encore plus épicé. Cela nous a donné envie de creuser la dimension autobiographique de son œuvre: dans notre pratique théâtrale, ces allers-retours entre la vie et la fiction nous intéressent beaucoup.

Pensez-vous que la perception de l’adultère résonne autrement pour le public d’aujourd’hui?

L’infidélité est un thème présent dans toute l’histoire du théâtre, et dans la vie de tous les humains. Chez Bergman, la question est transcendée, elle devient existentielle et va au-delà des rapports interpersonnels. L’adultère est considéré dans une perspective beaucoup plus large et sort de l’anecdote. Bergman gratte sous la surface, va plus loin que les mots. Finalement, il parle avant tout de la condition humaine, de la douleur, jusqu’à la mort. Ce qui nous touche, c’est sa capacité de parler de l’âme humaine, de formuler des témoignages métaphysiques, des réflexions sur la vie en général.

Pour cette création, vous avez collaboré avec un autre collectif théâtral anversois, de Roovers?

On se connaît très bien et nos pratiques sont très liées: comme nous, ils travaillent sans metteur en scène. On a déjà souvent collaboré avec Robby Cleiren par le passé. Par contre, on n’avait jamais travaillé avec Ruth Becquart, et c’était la première fois qu’elle jouait en français. C’était un grand défi et un risque à prendre; elle s’est jetée à l’eau! Après une petite année de représentations en France, on voit que ça a mûri, on se sent beaucoup plus à l’aise dans le texte. Tg STAN croit résolument à la force vive du théâtre: un spectacle n’est pas la reproduction d’une chose apprise; il se crée à nouveau chaque soir, avec le public.

Depuis 30 ans, de nombreux collectifs théâtraux se sont formés, explorant de nouvelles modalités dramatiques: quel regard portez-vous sur cette évolution?

Notre mode de fonctionnement est aussi une manière de vivre, de regarder le monde et la société. Il n’y a pas de hiérarchie et c’est difficile, de travailler comme ça, mais c’est un choix qui va plus loin que le théâtre. De nombreux collectifs se sont formés en France, mais c’est encore très novateur de travailler de cette façon. L’histoire est différente en Belgique: ça reste étrange et plutôt absurde de jouer partout en France et pas en Wallonie. En Flandre, la manière de situer l’acteur au centre, à la place du metteur en scène, est présente depuis 20 ans. On travaille aussi régulièrement avec des metteurs en scène, mais les rôles sont redistribués, comme ce que nous réalisons avec Matthias de Koning, qui nous a aidés à de nombreuses reprises en regardant, écoutant et interrogeant tout ce que nous faisons – en nous laissant prendre du recul sur notre propre travail. C’est aussi un travail de mise en scène, mais où la position est différente.

"Infidèles", Ingmar Bergman, tg STAN & de Roovers. Au théâtre les Tanneurs, jusqu’au 23/2 (20h30), 75-77 rue des Tanneurs, 1000 BXL: www.lestanneurs.be

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