Chorégraphie et aventure humaine

©Varia

Pour la deuxième fois, La Troupe du Possible est au Grand Varia, avec un spectacle de danse, "Summer (Time!)", qui mêle aux acteurs et danseurs des personnes en détresse psychiatrique. 3/5

Née en 2002 et considérée comme un pont entre l’art et la santé mentale, la Troupe du Possible manifeste sa singularité à travers son travail avec des personnes venues de lieux de détresse psychiatrique, en mixité avec des personnes de tous les horizons. Dans "Summer (Time!)", 27 comédiens et danseurs évoluent aux sons des "Quatre Saisons" de Vivaldi sous la direction de Farid Ousamgane, fondateur de la troupe, que nous avons rencontré.

Parlez-nous du concept de "Summer (Time!)"…
C’est un spectacle très métaphorique. Le sens vient des mouvements, d’impressions. Nous parlons au spectateur, d’inconscient à inconscient. Il y a très peu de texte, et il est sans réelle signification. Le texte est un support pour des mouvements, pour des symboles. Il s’agit plus de poésie.

L’élaboration du spectacle s’est faite autour des écrits de Gaston Bachelard, notamment "L’Air et les Songes", mais aussi autour de l’illusion du temps et de l’espace.

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Le dispositif scénique comprend un grand miroir qui occupe tout le fond de la scène avec ses 15 mètres sur 6. Il donne l’impression que les 27 comédiens se baladent au loin, voire au ciel. Les chorégraphies tiennent évidemment compte de cet effet.

Ce spectacle n’est donc pas porteur d’un message bien défini?
Chacun en retire quelque chose de très fort, mais effectivement, on n’y retrouve pas de message spécifique. C’est quelque chose qu’on dit et qu’on ne sait pas dire autrement que de cette façon-là…

"Summer" parce que c’est un spectacle où ça chauffe. "Time!" parce que tout est très ponctué dans le temps.

Une anecdote pour expliquer: dans un musée, j’observe un groupe de personnes qui visitent les salles avec un guide. Quand ils arrivent à la salle dédiée aux toiles du Mouvement CoBrA, le guide leur dit: "Je ne peux rien vous dire de plus que ce qu’il se passe là devant vos yeux".

Pourquoi ce titre: "Summer (Time!)"?
" Summer" parce que c’est un spectacle où ça chauffe. On travaille sur les "4 saisons" de Vivaldi et Summer est la saison la plus foisonnante. "Time!" parce que tout est très ponctué dans le temps, et dans l’espace. En fait, les autres spectacles ont été créés à partir d’accidents. Ici je suis venu avec des chorégraphies, des partitions à apprendre. Contrairement au "Monde du Rien", le précédent spectacle pour lequel j’aime dire qu’on n’est pas parti du dada, mais qu’on est arrivé au dada en s’amusant sur le plateau.

Les 27 comédiens sont issus de milieux très différents. Comment travaillez-vous avec toute cette diversité?
Chaque personne est un personnage à part entière. Chacun est singulièrement différent, et on travaille beaucoup sur cette singularité. Je n’apprends pas aux comédiens à jouer, je leur apprends à être encore plus ce qu’ils sont.

On m’a souvent dit qu’intrinsèquement, on trouve dans mes spectacles un propos très anthropologique, une unité entre des gens qui sont très différents, qui se retrouvent dans la même galère. C’est cela l’image de la Troupe du Possible. Il n’y avait aucune probabilité que ses membres se rencontrent ailleurs que dans cette troupe. Vous y rencontrez des aristocrates, des jeunes qui sortent du Conservatoire, des gens qui viennent du CPAS, des personnes porteuses d’un déséquilibre mental, bref, des gens de différentes classes… La Troupe du Possible, c’est une jungle de structures psychiques.

Pourquoi ces personnes s’inscrivent-elles dans le projet de cette troupe en particulier?
Certaines viennent pour la singularité du travail artistique, d’autres pour l’aventure humaine. En ce qui concerne l’espace santé mentale, la troupe est préventive et elle peut favoriser la fin d’un parcours psychiatrique. Quand les personnes issues de ce parcours arrivent dans la troupe, elles se rendent compte qu’elles ont aussi droit de cité. Nous, nous ne les considérons pas comme "malades", ce sont des gens, simplement. Une fois chez nous, ils sont acteurs de leur projet. Ce n’est pas une thérapie.

En réalité, j’ai plus de mal à travailler avec les personnes expérimentées qu’avec quelqu’un qui explique qu’il a des problèmes existentiels et qu’il n’a jamais fait de théâtre. Ceux-là ont déjà fait un coming out existentiel et cela se sent sur le plateau. Avec les professionnels, dès qu’ils entrent dans la troupe, je dois d’abord déconstruire plein de choses. Diriger signifie pour moi donner une direction, et la personne prend le véhicule qu’elle souhaite pour l’atteindre. Généralement, elle parvient ainsi à jouer mieux que ce que j’aurais pu lui apprendre. Je crée une structure de répétition dans laquelle la personne ose essayer des choses.

Entre culture et santé mentale, quelle est la place de la troupe?
Au niveau de la santé mentale, nous avons un statut particulier parce qu’on fait de la culture. Dans le monde du spectacle, nous sommes particuliers parce qu’on a un pied dans la santé mentale. Bref, on brandit un peu le drapeau blanc.

Danse

"Summer (Time!)"

Note: 3/5

31 mars et 1er avril au Théâtre Varia. www.varia.be, chorégraphie de Farid Ousamgane et Laura Mas Sauri/Conception et mise en scène de Farid Ousamgane.

Il y a des effets thérapeutiques, mais on ne les cherche pas, ils sont là de surcroît. Dans le milieu de la santé mentale, on est assez connu et les gens m’ont fait confiance. Mais je ne pourrais pas faire des spectacles comme ceux qu’on propose si je me présentais comme thérapeute. Je suis un metteur en scène.

Avez-vous d’autres projets en cours?
"Summer (Time!)" sera normalement repris l’année prochaine à Charleroi Danses. Le prochain spectacle, dont le titre de travail est "Fiat Lux" ("Que la lumière soit") se montera avec l’Orchestre national de Belgique. Une partie de l’orchestre sera sur le plateau et je vais écrire les partitions avec ses musiciens. Ce sera à découvrir au printemps prochain.

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