"Cinglée", la parole contre le féminicide

Céline Delbecq décrit le personnage de Marta, que la lecture du décompte des féminicides finit par rendre "cinglée". ©A.Piemme

Avec sa 8e création, présentée au Rideau dès jeudi, Céline Delbecq dévoile toute sa colère intérieure. Colère qui, à force d’être incomprise, peut mener à la folie. Portrait d’une metteuse en scène qui compte et décompte.

Le matin, quand elle arrive pour les ultimes répétitions, il fait froid au 7A de la rue Goffart, à Ixelles. Il faut un peu de temps au chauffage pour adoucir la température sur le plateau. Tout sent le neuf. Le Rideau de Bruxelles rénové vient à peine de pendre sa crémaillère. Ce jeudi 10 octobre, la metteuse en scène belge Céline Delbecq y présentera "Cinglée", sa huitième création. C’est l’histoire de Marta, une femme ordinaire qui tombe sur un article relatant un féminicide, c’est-à-dire l’homicide d’une femme par son (ex-) conjoint. "Le premier de l’année 2017", annonce l’article. Y en aura-t-il d’autres?! Marta commence à compter, dépouillant fébrilement, quotidiennement, des dizaines de journaux. Bientôt, l’indifférence de toutes et tous vis-à-vis des victimes qui s’accumulent rend Marta… cinglée.

Cinglée

"Le silence d’un monde qui refuse de voir"

Céline Delbecq, elle aussi, a failli devenir folle. En 2017, lors d’un festival, elle présente un texte sur le courage d’une femme qui quitte son mari violent: "À l’issue d’une représentation, j’en viens à donner des chiffres. En Belgique, une femme meurt de féminicide chaque semaine. En France, tous les trois jours. Un homme prend alors la parole pour dire que j’avais une ‘vision très négative des hommes’. J’étais sidérée."

En rentrant chez elle, rebelote: "Je retrouvais un ami qui, lui aussi, en avait marre qu’on parle tout le temps du droit des femmes depuis l’affaire Weinstein. Cela m’a mise en colère. D’une part, je ne parlais pas du droit des femmes, mais de leur massacre. D’autre part, c’est un ami avec qui on peut parler de tout, sauf de ça. J’ai pensé: ‘Il y a de quoi devenir cinglée!’"

Dès le lendemain, Céline Delbecq se jette dans l’écriture de l’histoire d’une femme "qui regarde la violence avec lucidité mais qui ne fait que se confronter au silence d’un monde qui refuse de voir. Marta n’est pas féministe, elle n’y connaît rien, elle est très isolée et naïve. Elle ne sait pas qu’il existe des associations féministes. Comment pourrait-elle? Dans l’un des derniers articles sur une femme massacrée par son mari qui a ensuite retourné l’arme contre lui, on indiquait le numéro de téléphone de SOS Suicide." Mais c’est l’indifférence générale pour les femmes victimes de violences conjugales, comme cette fois où elle veut dénoncer le mari violent d’une amie. À la police on lui répond: "Des femmes battues, il y en a à chaque coin de rue".

Céline Delbecq a pensé son texte pour les écoles: "Dans toutes les salles de classes où je suis allée, je recontrais des élèves qui vivaient cela à la maison. Je voulais que cette génération-là vienne pour ce spectacle." De nombreuses animations et rencontres sont prévues, notamment avec l’ASBL Vie féminine: "Ce sont elles qui sont derrière le blog Stop Feminicide et qui comptent les victimes. Leur travail est absolument central." Céline Delbecq les suit depuis longtemps et fait, elle aussi, ce macabre décompte. "C’est devenu une obsession pour nous qui travaillons sur le spectacle, nous ne voulons en oublier aucune", souffle-t-elle.

L’engagement féministe de la metteuse en scène ne date pas d’hier. En 2013, elle organisait avec l’Atelier 210 le Marathon des autrices et comptait (déjà) l’absence de femmes dans les programmes des théâtres belges: "Ce n’est pas seulement que les gens ne savent pas, ils s’en foutent. Je suis comme Marta, avec la même naïveté, la même obsession et la même désillusion."

Guides et figures féminines

Et le même épuisement, même si des choses commencent à bouger. Doucement, notamment grâce à l’action du collectif féministe F(s) qui milite entre autres pour la parité dans les théâtres (L’Echo du 26 septembre). "Je n’ai personnellement pas rencontré de réels obstacles dans ma carrière, mais j’ai pu constater que c’était parfois plus facile pour des collègues hommes. Ils travaillent parfois moins pour arriver au même endroit. J’essaye de ne pas me prendre la tête avec ça, sinon je deviens aigrie", prévient Céline Delbecq.

Cette jeune femme de 33 ans est rapidement devenue une autrice incontournable des arts de la scène en francophonie.

Cette jeune femme de 33 ans est rapidement devenue une autrice incontournable des arts de la scène en francophonie et continue de construire une œuvre qui compte, avec des spectacles bouleversants sur le suicide ("Éclipse totale" en 2014), l’enfance en souffrance et l’accueil d’urgence ("L’Enfant sauvage" en 2016) ou encore la démence ("Le vent souffle sur Erzebeth" en 2017). "Ma vie s’est construite avec des figures féminines qui ont été des guides", nous confie-t-elle.

Où puise-t-elle pour écrire? "Dans des questions. La plus envahissante, pour l’instant touche encore au bon sens: j’ai des problèmes d’urbanisme. Ils m’obligent à faire des travaux totalement absurdes. J’étais tellement en colère qu’en rentrant d’un rendez-vous avec l’échevine, j’ai écrit un monologue où je m’immolais devant son bureau (rires). Je voulais qu’ils mesurent la violence de leurs chiffres. L’application de la loi sans discernement, on sait où ça mène. On peut plonger quelqu’un dans la misère parce que ‘la loi, c’est la loi’, il n’y a plus de sujet humain." Une récurrence: "Peut-être que c’est ça qui me motive à écrire: le sujet humain qui disparaît. Si on pense qu’il y a une personne dans le corps que l’on frappe, on ne la cognerait pas. Si l’échevine de l’urbanisme me voyait comme sujet, ça la ferait bouger!"

Du 10 au 26 octobre au Rideau de Bruxelles, du 5 au 6 novembre à la Maison de la culture de Tournai, du 7 au 20 novembre à l’Atelier Jean Vilar de Louvain-la-Neuve et à partir du 21 novembre jusque fin janvier 2020 dans les centres culturels de Mouscron, Péruwelz, Comines, Huy, Gembloux, Dinant, le 1er février au Festival Paroles d’Homme, du 4 au 5 février au Jacques Franck à Saint-Gilles et du 6 au 7 février à La Vénerie de Watermael-Boitsfort. Le texte de “Cinglée” est disponible aux éditions Lansman (11 euros).

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