Dans le cerveau de Patrick Declerck

©Beata Szparagowska

Laubin et Depryck portent à la scène "Crâne" de Patrick Declerck, qui y racontait son opération du cerveau à vif. Deux heures sous tension, tenue de main de maître par les comédiens.

Le sujet est âpre, difficile, a priori peu théâtral: le lent récit d’une intervention chirurgicale "éveillée" à crâne ouvert, subie par Patrick Declerck en 2013. Après "Dehors", en 2012, et "Démons me turlupinant", en 2015, Antoine Laubin et Thomas Depryck poursuivent leur exploration de cet écrivain, anthropologue, psychanalyste et philosophe, né à Bruxelles en 1953. Atteint d’une tumeur au cerveau longtemps jugée inopérable, Declerck a consacré un roman à cette intervention, analysant dans les moindres détails l’événement à la fois morbide et vivifiant.

La pièce
Théâtre

"Crâne"

Note : 5/5

Compagnie De Facto.

Jusqu’au 16/2. Le Rideau au Petit Varia, 154 rue Gray, 1050 Bruxelles (GOOGLE MAP)

Publié chez Gallimard, en 2016, le livre homonyme met en scène Alexandre Nacht, alter ego de Declerck dont on suit l’histoire à la troisième personne. Hanté par Shakespeare, l’auteur livre aussi, à travers sa tumeur grandissante, l’évolution d’un rapport à l’altérité, à l’écriture, au sens de la vie. "Ma maladie se résume en ceci: je ne suis plus capable, un instant, d’oublier que je vais mourir."

De cette riche matière littéraire, Laubin et Depryck ont respecté les trois temps, portés par trois narrateurs – Jérôme Nayer, Hervé Piron, Renaud Van Camp – qui offrent, avec leur sensibilité propre, trois types de théâtralité. Philippe Jeusette incarne avec puissance ce personnage de Nacht qui se contente de commenter ce qu’on raconte de lui, offrant au public le plaisir coupable de "vérifier" l’adéquation entre action et narration, dans la position ludique et dynamique de voyeur aux aguets.

Teaser - Crâne ( Patrick Declerck - Antoine Laubin)

Deux heures à vif

C’est avant tout un hommage scénique à un très grand auteur, à un texte aigu, définitif, sans concessions. Déployant deux heures de quasi-immobilité et de parfait dénuement scénique – l’évocation d’une boîte crânienne, en complicité avec Stéphane Arcas, qui signe une scénographie délicate –, Laubin introduit, comme souvent, une part d’aléatoire, "parce que j’aime que ce qui se passe au théâtre ne soit jamais deux fois pareil et ne puisse avoir lieu que sur scène".

"Ma maladie se résume en ceci: je ne suis plus capable, un instant, d’oublier que je vais mourir."
Patrick Declerck
Auteur et psychanalyste

Le texte de Declerck lui-même évoque de but en blanc une salle de spectacle, et sa relation au chirurgien frise la métaphore du rapport entre le comédien et son metteur en scène. Épinglons le très beau jeu de lumière, conçu par Laurence Halloy, sur un verre dépoli, placé au fond de la scène.

Une solitude abyssale face à la mort qui n’est pas sans évoquer le récent "Lambeau" de Philippe Lançon (relire notre critique), lui aussi habité par Shakespeare: "Si c’est ma dernière nuit, je la passerai à lire Hamlet le Danois, mon maître en tristesse, dérisoire et déception", décide Nacht, extralucide.

>Jusqu’au 16/2. Le Rideau au Petit Varia, 154 rue Gray, 1050 Bruxelles (GOOGLE MAP)

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