Dans les pas de la création d'un spectacle de cirque

©Tom Boccara

Cirque contemporain | Pendant deux ans, Elsa et Philippe ont planché sur la création de leur spectacle de main à main. Le festival de cirque contemporain Up! accueillera leur première.

À quoi cela tient un nouveau spectacle de cirque? On part de quoi? On chemine comment? Ce mardi 13 mars, Elsa Bouchez et Philippe Droz joueront pour la première fois en public "Innocence", un main à main (du porté acrobatique) aux accents poétiques. Leur toute première création de couple, eux qui sont sortis de l’école (l’Esac) en 2010.

Il y a deux ans, ils filment les mains de la grand-mère d’Elsa qui jouent du piano. Au début, juste pour garder une trace. "On adorait ses mains qui cherchent les notes, qui sont de moins en moins alertes, mais qui gardent un automatisme comme si le corps mémorisait mieux que la tête", raconte Elsa Bouchez, assise dans une salle d’entraînement. "On s’est posé des questions sur ces images, sur ce que ça nous inspirait. Cette perte de capacité résonnait avec notre métier, avec les blessures, les grossesses, l’âge qui entraînent à s’adapter, à faire les choses autrement", poursuit Philippe Droz. C’est le point de départ.

AU PROGRAMME DU FESTIVAL UP!

Le festival Up! est la Biennale internationale de cirque qui prend ses quartiers pendant deux semaines à Bruxelles. Cette 15e édition frappe fort en investissant de nouveaux lieux et pas des moindres: le Théâtre National ou encore Charleroi Danses. Et en accueillant Fresh Circus, le séminaire international pour les arts du cirque destiné aux professionnels et habituellement organisé à La Villette, à Paris. Le festival Up! donne aussi le coup d’envoi de l’année du cirque chapeautée par Visit Brussels.

Au programme de cette édition, 30 spectacles dont 8 créations et 10 premières belges. Souvent en salle, mais aussi dans l’espace public et sous chapiteau. Épinglons la création "Innocence" (lire article ci-contre) les 13 et 14 mars; "O let me" de la compagnie Les mains sales, une forme courte qui entremêle acrobaties, chants lyriques et musique live (les 22, 23, 24 mars); "Hyperlaxe" de la compagnie Te Koop, élu Meilleur spectacle de cirque par les Prix de la Critique 2017, où Axel et Nicolas, l’un trisomique, l’autre pas, jouent (de) leur rencontre (le 13 mars); "Strach  A Fear Song" de la compagnie Théâtre d’1 jour où chants lyriques et portés acrobatiques se déploient, dans un cirque tout en intimité (les 14, 15, 16 mars. Accessible à partir de 14 ans.) C.B.

Du 12 au 25 mars. www.upfestival.be

De là, ils entrent en labo de recherche. Sans idée précise, mais ils explorent, fouillent pour cerner s’il y a un potentiel spectacle à la clef ou pas. Ils malaxent les notions d’incapacité, de dépendance, de nécessité de l’autre, de complémentarité. Et les idées prennent, littéralement, corps. Le parallèle se fait entre les mains âgées sur le piano qui sont à la fois assurées et mal assurées, et leur discipline, le main à main, "qui est une recherche permanente d’équilibre dans un déséquilibre permanent". Essais de rythmique de mains, essais de portés. "Plus on travaillait, plus on trouvait de choses, ça ne s’épuisait pas", dit Elsa.

Le filon est donc bon. Ils peuvent passer à l’étape suivante: concrétiser le projet encore flou. "C’est le moment où il faut se lancer, sans savoir encore précisément où l’on va. On doit chercher des résidences de création et pour ça, monter un dossier béton pour trouver des subventions et des partenaires de création. C’est un gros travail. Il faut être convaincu et convainquant", précise Elsa Bouchez. Du début à la fin, ils ont le soutien, administratif, technique et créatif, de l’Espace Catastrophe, pôle de création circassienne à Bruxelles. Et mieux vaut être organisé car les lieux de résidences (centres culturels ou autre maisons de création) sont complets 12 à 18 mois à l’avance.

Pour le couple qui a fondé sa compagnie, La Scie du Bourgeon, tout se passe bien. Ils sont bien accompagnés, efficaces, sereins. Même la grossesse et l’arrivée de leur premier enfant viendront nourrir leur réflexion et leur travail sur le rapport au temps. Au final, l’inspiration première reste en filigrane et ils façonnent un couple dont on ne sait pas vraiment (et c’est volontaire) si c’est un couple âgé qui se remémore sa jeunesse ou bien un jeune couple qui envisage sa vieillesse.

De septembre 2016 à juillet 2017, ils sont en résidence de création et ils créent "une bibliothèque de mouvements, d’idées, de séquences, d’éléments". D’août à aujourd’hui, ils sont en phase de création finale où il s’agit de resserrer le propos du spectacle.

Améliorer, encore, toujours

On les rencontre début novembre pour suivre avec eux, pas à pas, cette dernière phase, celle où ils vont passer de "c’est déjà pas mal" à "on y est".

Ils n’ont pas encore 30 ans et pourtant, émanent d’eux une tranquillité, une confiance dans leur processus de création. Ils sont entourés de ce qu’on appelle dans le milieu "des regards extérieurs", professionnels aguerris qui leur donnent leur éclairage: Catherine Magis, de l’Espace Catastrophe, Dominique Duszinski, leur chorégraphe et metteuse en scène, Benji Bernard, leur complice musique et jeu, ainsi que les professionnels qui les accueillent pour leurs résidences de création en France, en Suisse, en Belgique. Dans tous ces déplacements à droite à gauche, leurs mamans les suivent pour s’occuper de leur fils. "On voulait faire un spectacle sur les liens intergénérationnels, et on baigne dedans!", sourient-ils.

À chaque résidence, ils ne travaillent qu’avec une seule personne extérieure (mise en scène, lumières, musique, etc.). En prenant garde de ne pas laisser un élément en retard. "Quand on a très bien avancé sur certains postes, on reprend les éléments moins avancés. Puis, ce qui était très avancé l’est moins, donc on le reprend. C’est un mouvement de va-et-vient", explique Elsa Bouchez.

Le 15 décembre, ils font une sortie de résidence, à Bruxelles. Étape importante. On est une petite douzaine dans la salle. Il y a quelques problèmes de rythme. "Cette scène-ci est trop longue, exprime Benji Bernard, elle ne surprend plus." Il faut aussi fluidifier le tout, estime la metteuse en scène Dominique Duszinski.

"Le circassien, aujourd’hui, il est acteur physique, acrobate, danseur et il a su forger un langage innovant qui lui est propre en puisant dans le multimédia, la musique, les arts plastiques et chorégraphiques."
Catherine Magis Programmatrice du Festival Up!

Quelques jours plus tard, les deux artistes ont pu faire le bilan de cette sortie de résidence. "Ça s’est plutôt bien passé. On est contents d’avoir réussi à tout faire, mais on n’est pas sûrs que ça roule, que le spectacle est là. Les choses sont encore trop dans la tête, dans la réflexion. Il faut que la mémoire soit totalement intégrée pour qu’on puisse être dans le jeu, dans l’instant présent", analyse Elsa Bouchez. "Ce qui est intéressant, ce sont les retours qui confirment nos appréhensions, les choses qu’on ressentait déjà. Et les remarques qui reviennent à plusieurs reprises", ajoute-t-elle.

Dans les mains du public… et des programmateurs

S’ils ont fait une pause, physique, pendant les fêtes tout en continuant d’avancer dans l’administratif et les outils de communication, ils ont démarré 2018 sur les chapeaux de roues en enchaînant les résidences. Le rythme de ces dernières semaines varie entre assez intense et très intense. C’est celui des derniers ajustements, des finitions, de la pression qui augmente un peu plus chaque jour. Au travail en résidence toute la journée, s’ajoutent les soirées passées à régler tous les derniers détails de costumes, de scénographie, de communication, etc. Mais leur sentiment est clair: "On pense vraiment qu’on arrive au bout de ce qu’on peut améliorer sans contact avec le public. Maintenant, on a besoin des retours du public, de ce deuxième souffle", dit Elsa Bouchez.

Ils sont prêts. Et conscients d’avoir eu de très, très bonnes conditions de création, avec du temps pour chercher, mettre le projet en place et tester, à plusieurs reprises, le spectacle devant un public. D’autant qu’il est, disent-ils, "de plus en plus dangereux de se planter à une première car beaucoup de programmateurs viennent aux premières". Ils seront là en nombre au festival Up!, la biennale étant réputée internationalement. S’ils sont séduits, le spectacle d’Elsa et Philippe pourra tourner en Europe et ailleurs. C’est un des atouts du cirque, de ne pas être emmuré par les barrières des langues.

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