chronique

Du danger de fâcher un barbier

La célèbre légende urbaine britannique "Sweeney Todd" se chante et se joue pour la première fois en Belgique, à La Monnaie.

"L’homme est un loup pour l’homme", dit l’adage… Et tant qu’à être un prédateur, autant être le plus féroce et le plus cruel, surtout quand on a connu par le passé l’expérience de la victime. Ainsi, régurgité par le monde qui l’a tant meurtri, un doux barbier devient le pire des démons. L’histoire est connue: au cœur de Londres, Sweeney Todd se venge de la perte de sa femme et de sa fille en maniant rageusement son rasoir. Sans plus aucun discernement, il égorge sa clientèle à la chaîne et refourgue les chairs encore chaudes à sa compagne. Mrs Lovett recycle cette viande fraîche dans de délicieuses tourtes dont les multiples saveurs rendent ses clients fous de voracité. La boucle est bouclée, l’homme dévore littéralement l’homme… et aime ça.

Voici donc la légende urbaine que La Monnaie présente sous la forme d’un mélange plutôt réussi de comédie musicale et d’opéra-comique. Fruit de la collaboration du compositeur Stephen Sondheim et du librettiste Hugh Wheeler, cette adaptation musicale de "Sweeney Todd, the Demon Barber of Fleet Street" date de 1979 et a tourné principalement aux États-Unis et en Angleterre, du moins jusqu’à récemment (pour un historique plus détaillé, voir L’Echo du 11 juin dernier).

Rires et tourments

©La Monnaie / De Munt

Dans "Sweeney Todd", si l’humour – inévitablement noir – est plus qu’à son tour au rendez-vous, il s’agit pourtant bien de faire grincer les âmes et larmoyer les cœurs sensibles. Amour, vengeance, meurtre et cannibalisme… Il y a en effet de quoi faire frissonner les plus blasés. Pour nuire aux monstres, devenir plus horrible qu’eux? Un vrai conte moral et politique au fond, transporté ici dans le milieu populaire londonien des années 70 (on est loin de la tonalité victorienne et gothique de la version cinématographique de Tim Burton).

Le rire se prend les pieds dans l’ignoble, l’amour se tord dans les affres de la folie.

Les personnages alternent souplement entre dialogues chantés et parlés, tandis que la violence, la cupidité et la lubricité ne portent aucun fard qui pourrait atténuer leur impétuosité. "C’est cru", pourrait-on dire. C’est grivois et rude, c’est puissant et parfois franchement intense. On entre dans le récit avec facilité, rapidement au cœur des tourments des différents protagonistes, mais la partie s’essouffle vers le milieu. Juste après l’entracte, ça tergiverse, et ces quelques longueurs ne maintiennent plus cette haleine qui nous a tant tenus dans la première partie. Heureusement, les scènes finales, intenses et sordides à souhait, réveillent notre attention pour la porter au sommet.

Les personnages principaux dévoilent subtilement au fil des tableaux des visages multiples. Ni totalement bons, ni totalement mauvais, asservis et aveuglés par leurs désirs (vengeance, argent, amour ou sexe), ils sont juste profondément pathétiques, profondément humains.

Face à Sweeney Todd (Scott Hendricks), celle qui sort indéniablement son épingle du jeu, pour, selon nous, supplanter en charisme le héros, c’est Mrs Lovett, interprétée par Carole Wilson. Cette figure de la bonne commerçante affranchie sans scrupule est aussi une midinette, amoureuse jusqu’à l’os de son Todd, naïve autant qu’elle est futée et coriace. Elle porte le show par ses attitudes et sa gouaille toute britannique. Le duo Todd-Hendricks et Lovett-Wilson fonctionne parfaitement, leur lugubre attachement dans le crime devenant beaucoup plus touchant que l’amour sans tâche (et un peu insipide) d’Anthony et Johanna (respectivement l’ami et la fille de Sweeney Todd). Finnur Bjarnason et Hendrickje Van Kerckhove ne se déshonorent en rien dans leur prestation, mais sont quelque peu effacés face aux deux monstres.

Opéra

"Sweeney Todd"

De Stephen Sondheim et Hugh Wheeler Mise en scène de James Brining

Avec Scott Hendricks, Carole Wilson, Natascha Petrinsky, Andrew Schroeder, Finnur Bjarnason, Hendrickje Van Kerckhove…

4/5

 

Le rire se prend les pieds dans l’ignoble, l’amour se tord dans les affres de la folie. "Sweeney Todd" est un spectacle drôle et terrible, ambitieux sans être pour autant difficile. Opéra ou comédie musicale, finalement, peu importe les cadres tant qu’on a l’ivresse du moment!

"Sweeney Todd", jusqu’au 26 juin au Palais de La Monnaie (Tour & Taxis) à Bruxelles, www.lamonnaie.be, 02 229 12 11.

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