Elle a demandé (à) la lune…

©FilipVanRoe

"Rusalka", ou le désir impossible: à Opera Vlaanderen, un éblouissant ballet chanté donne une version hybride, magique et très visuelle de l’œuvre intrigante de Dvorak.

L’histoire de la petite sirène – l’ondine qui, pour satisfaire une adoration terrestre, échange sa voix contre une âme humaine, et sa queue de poisson contre une paire de gambettes –, chacun la connaît depuis l’enfance. Popularisé par Disney, c’est bien le conte de fées de Hans Christian Andersen qui inspire à Antonin Dvorak cette œuvre majeure, poétique et mélancolique, tout imbibée de folklore tchèque et de romantisme allemand, et élevée dès sa création à Prague, en 1901, au rang d’opéra national.

Pourtant, en dépit de ses rythmes dansants, "Rusalka" n’est pas allègre – son titre renvoie d’ailleurs, dans la tradition populaire, aux esprits des filles-mères infanticides ou suicidées. On y croise certes des nymphes, des aristocrates et une kyrielle de charmantes créatures aquatiques, mais aussi un père qui perd à jamais sa fille, une fille qui, après avoir consulté la Lune dans un air célèbre, sacrifie foyer marin et intégrité physique pour un prince pedzouille, et ce même jeune mufle qui manque à sa promesse, bien loin de la noblesse de sa condition. Sans oublier Jezibaba, une sorcière haineuse, détruite par le remords d’avoir noyé son propre nouveau-né, qui n’est autre, ici, que… Rusalka. C’est du moins ainsi que le metteur en scène norvégien Alan Lucien Oyen, qui s’empare de ce récit avec beaucoup de finesse, voit les choses, pour avoir ajouté un prologue, qui montre la mégère en pêcheuse pécheresse… Bref, rien de festif.

Doubles dansants

"’Rusalka’ peut être vue comme une métaphore du monde actuel, ce choc permanent entre désirs inassouvis et réalité inéluctable", dit Oyen. Pour plonger au plus profond des émotions de ses personnages amphibies ou terriens, ce chorégraphe a eu l’idée de génie de doter les solistes d’un double dansant. Les duos fonctionnent à merveille, en particulier celui de Rusalka, puisque le rôle-titre occupe longtemps la scène de façon muette, une exception dans le répertoire lyrique. Pour exprimer sans paroles sa passion, puis ses jalousie, tristesse, colère et solitude – toutes les nuances de sa déconfiture, en fait, quand son chéri humain, dégoûté par sa peau humide et son inexplicable silence, lui préfère une rivale étrangère –, Rusalka, omniprésente, s’en remet alors au formidable talent des interprètes du corps de ballet flamand.

Sa perfection suffisant quasi à elle-même, cette éblouissante production dansée se déroule dans un décor sobre, conçu par l’artiste et scénographe Asmund Faeravaag. Dotées parfois de grandes hampes pareilles aux bourgeons d’agave (qui meurt après la floraison), deux structures coulissantes, formées d’immenses lamelles de bois, forment un paysage abstrait, changeant, susceptible d’évoquer tant les abysses qu’une salle de bal. Carcasse de baleine, radiateur géant, tranches de pain à toast ou labyrinthe de l’âme, ces rayures mouvantes prennent la couleur du foie gras, des os de seiche ou des gorges ondulantes de l’Antelope canyon.

Sous la baguette du chef lituanien Giedre Slekyte, un prince inadapté à la vie (les ténors Mykhailo Malafii et Kyungho Kim, en alternance) et une sirène tout aussi entêtée (les sopranos Pumeza Matshikiza et Tineke van Ingelgem) y mêlent splendidement leur amertume à nos espoirs d’un monde meilleur, même si, in fine, nous restons damnés, abandonnés, apeurés et horriblement seuls.

A Anvers, jusqu’au 31 décembre, puis à Gand, jusqu’au 23 janvier. Infos sur www.operaballet.be

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