interview

Emmanuel Dekoninck, directeur de l'Atelier-Théâtre Jean Vilar: "Le théâtre, c’est toute ma vie"

Emmanuel Dekoninck ©Dominique Bréda

Nouvelle direction, nouvelle salle en devenir: l’Atelier-Théâtre Jean Vilar fait peau neuve et choisit Emmanuel Dekoninck pour tenir la barre des dix ans à venir.

Comédien et metteur en scène, cofondateur de la Chambre des Compagnies Théâtrales pour Adultes (CCTA), Emmanuel Dekoninck a été élu à l’unanimité pour remplacer Cécile Van Snick à la tête de l’Atelier Théâtre Jean Vilar de Louvain-la-Neuve, dont l’inauguration de la nouvelle salle est prévue pour 2023. Un lieu où il se sent chez lui depuis l’enfance, et qui a contribué à façonner sa vision des arts vivants...

Cet été, vous sillonniez le Brabant wallon avec "Le prince de Danemark", un spectacle tout public qui tournait en plein air, sur les places des villages…

Oui, cela m’a donné l’occasion d’aller à la rencontre de nouveaux publics ruraux qui ne vont pas habituellement au théâtre. Beaucoup d’entre eux considéraient que le théâtre n’était pas pour eux: ils profitaient simplement d’une sortie après l’enfermement lié au confinement du printemps. Dans les années à venir, j’aimerais aller à la rencontre de ces publics, les convaincre que le Vilar est aussi leur théâtre et leur proposer des spectacles de grande qualité, généreux et accessibles, qui leur permettent de trouver du plaisir et de la stimulation dans l’expérience théâtrale.

"L’appel à candidatures pour le poste de direction me correspondait et faisait sens dans mon parcours."

Depuis deux ans, vous êtes artiste associé de l’ATJV, où vous allez créer "84 minutes d’amour avant l’apocalypse" en janvier, puis "Lucrèce Borgia" l’été prochain, à l’Abbaye de Villers-la-Ville. Vous êtes en plein sur votre territoire…

Quand ma compagnie a obtenu son premier contrat-programme en 2018, je suis allé voir Cécile Van Snick avec le désir d’ancrer mon activité sur mon lieu de vie – mes créations et mes activités de médiation dans les écoles. J’aurais pu continuer comme ça pendant des années, mais l’appel à candidatures pour le poste de direction me correspondait et faisait sens dans mon parcours. Depuis 2018, l’ATJV est un centre scénique régional: un outil magnifique pour pouvoir faire rayonner la culture dans la région où je vis. Mon ambition a toujours été de créer des spectacles et des projets périphériques, permettant d’aller à la rencontre des publics.

"Mon projet inscrit plus encore le Vilar dans son territoire. Ce lieu a toujours eu pour vocation de privilégier les nouveaux auteurs et les artistes de la FWB, et je compte bien renforcer cette ligne."

Une vision très locale, y compris dans la future programmation?

La direction insuffle la philosophie du projet au sein de son équipe, propose une vision de la chose théâtrale et assume sa programmation. Mon projet inscrit plus encore le Vilar dans son territoire. Ce lieu a toujours eu pour vocation de privilégier les nouveaux auteurs et les artistes de la FWB, et je compte bien renforcer cette ligne. Nous continuerons aussi à accueillir des grands spectacles étrangers dont il n’y a pas d’équivalent chez nous, qu’il s’agisse de cirque ou de magie nouvelle. J’aimerais aussi mettre en place régulièrement de grosses coproductions internationales, avec une majorité d’artistes belges, et dont les montages financiers sont possibles aujourd’hui grâce au "Tax Shelter": des créations ambitieuses, de grande envergure, comme a pu le faire à son époque Armand Delcampe. J’aimerais collaborer avec des personnalités comme Laurent Pelly ou Stanislas Nordey, directeur du TNS à Strasbourg.

"Au Vilar, il est essentiel d’aller vers la communauté estudiantine, de se rendre dans les kots à projets, de rassembler les gens, d’impliquer des structures comme l’UCLouvain Culture."

Qu’en est-il de la communauté étudiante?

Le Vilar marche très bien, les salles sont pleines, mais il est essentiel de collaborer davantage avec l’UCL, le CET et l’IAD, qui sont adossés au théâtre, et de fidéliser plus largement le public étudiant. Quand je suis sorti du Conservatoire de Bruxelles, j’ai rejoint le Théâtre de la place des Martyrs, de Daniel Scahaise: c’était une troupe à l’ancienne, on faisait tout. Je m’intéressais déjà à la production et j’ai eu pour mission de tisser le réseau associatif du théâtre. Ça m’a permis de mesurer l’importance des relais pour élargir les publics potentiels d’un lieu. Au Vilar, il est essentiel d’aller vers la communauté estudiantine, de se rendre dans les kots à projets, de rassembler les gens, d’impliquer des structures comme l’UCLouvain Culture.

Cela nécessite un gros travail de médiation…

Les nouveaux projets de médiation se feront en coopération avec d’autres opérateurs. Je crois beaucoup aux mutualisations, ainsi qu’à l’importance d’amener les artistes au cœur de l’institution, de s’appuyer sur les réseaux des compagnies, sur leurs ressources et leurs idées. Un théâtre ne doit pas tout prendre en charge seul, même si c’est une logique dont on a du mal à sortir. Cela permet des projets plus ambitieux, où chacun met ses compétences, ses ressources et son réseau à disposition. Dans les années à venir, je compte impliquer les artistes associés – ils sont 9 actuellement – pour développer des projets de coopération et de médiation, mais aussi valoriser la transversalité et l’intelligence collective. Je compte aussi donner un maximum d’autonomie, de liberté et de créativité aux membres de l’équipe permanente.

"Mes amies militantes disent que les quotas sont nécessaires seulement pour une période transitoire, alors dépassons-la!"

Quelle attention allez-vous porter à la question de la parité entre hommes et femmes dans votre programmation?

La nomination d’un homme à la tête d’un théâtre est une mauvaise nouvelle pour la cause féministe, et je le comprends, même si j’ai été désigné à l’unanimité par un jury mixte. Philosophiquement, je suis contre le principe des quotas car c’est stigmatisant. C’est pointer la différence du doigt, or je propose que la diversité soit une philosophie de départ. J’y suis très sensible. Pour moi, c’est une évidence, pas une difficulté: des femmes talentueuses et compétentes, il y en a partout. Les personnalités de notre Fédération qui rayonnent le plus à l’international, ce sont Anne-Cécile Vandalem et Aurore Fattier, par exemple. J’espère qu’on va rééquilibrer les choses et dépasser ces questions dans la pratique, sans avoir besoin de cibler des minorités, de faire des focus. Mes amies militantes disent que les quotas sont nécessaires seulement pour une période transitoire, alors dépassons-la! Qu’on me laisse ma chance et que l’on me juge sur pièce. Mais oui, il faut rester vigilant, et j’ai l’intention de compter le nombre d’hommes et de femmes dans les porteurs de projets avant de sortir une saison et d’assumer ces chiffres... Je suis dans un réel souci de l’égalité des chances.

Enuset met en scène Carrère

Alors que le dernier livre d’Emmanuel Carrère, "Yoga" (paru cette rentrée chez P.O.L.) est évincé de la 2e sélection de l’Académie Goncourt (dont il était pourtant annoncé comme l’un des favoris) et fait couler l’encre des médias (l’écrivain n’aurait pas eu l’accord de son ex-compagne, Hélène Devynck, pour la faire apparaître dans son texte, et celui-ci aurait été modifié avant publication), Claude Enuset adapte au théâtre l’un de ses précédents récits, "D’autres vies que la mienne", événement littéraire de 2009. On y suit la vie d’un couple parisien ressoudé face à l’horreur du tsunami de 2004, puis par la maladie –, dans un texte incisif, qui décortique avec justesse et émotion les épreuves intimes et collectives. Sur scène, Stéphanie Van Vyve (éblouissante) et Xavier Campion se font face dans une scénographie minimale, qui soutient la puissance du texte et le jeu des comédiens, évitant tous deux le piège de l’emphase.

"D’autres vies que la mienne", Emmanuel Carrère & Claude Enuset, du 14 au 30 octobre à l’Atelier Théâtre Jean Vilar, rue du Sablon, 1348 Louvain-la-Neuve, infos et réservations: www.atjv.be

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