reportage

Entre agression et création, où est la limite?

©Eva Cardon

L’omerta qui entoure les agressions sexuelles dans la Culture commence à se fissurer. Dernière révélation en date après l’affaire Weinstein et #metoo: le cas Jan Fabre, qui a dévoilé un secteur particulièrement exposé. Quel est le modus operandi des prédateurs et comment y faire face? Pistes et témoignages...

La lumière inonde la scène. Des spots de lumière dans les yeux, si brûlants qu’on distingue à peine la salle, plongée dans l’obscurité. Une voix masculine en surgit, volontairement hostile: "C’est à vous." Les muscles sont tendus, la gorge sèche, les jambes flageolent un peu. C’est le moment, on se lance. Des heures d’entraînement, des kilomètres parcourus, des espoirs gros comme des montagnes, et ce moment, quelques minutes, où une carrière peut se faire, ou se défaire. Et cela par la volonté d’un seul homme, celui dont le timbre assuré vient d’exprimer toute sa puissance et sa réputation. Combien d’artistes ont vécu cette expérience? Combien ont senti ce lien fragile, à la fois attendu et redouté? Combien ont voulu séduire corps et âme dans ces quelques minutes, quitte à franchir des frontières inavouables?

Auditionner pour un rôle dans un théâtre peut placer les jeunes professionnels dans une situation difficile. Une jeune diplômée témoigne. Il y a peu, elle auditionne pour un premier emploi auprès du directeur d’un grand théâtre bruxellois. En position de force, l’homme la traite de façon paternaliste, lui laissant miroiter une embauche possible et ne se privant pas de la relancer pendant plusieurs semaines "sur un terrain qui n’avait rien de professionnel", jusqu’à ce que la jeune femme coupe court. "Je me suis présentée face à lui pour trouver du travail et il a eu un comportement inapproprié. Il jouait de façon peu correcte sur sa position dominante pour instaurer une ambiguïté, et j’ai senti que je marchais sur des œufs, que nos attentes étaient différentes. J’ai rencontré d’autres situations borderline dans d’autres structures où j’ai travaillé depuis lors."

Pour cette jeune femme, une prise de conscience de ce "sexisme ordinaire" est primordiale. Il ne présente pas de danger réel mais crée un malaise et a des implications sur la relation qui s’installe. "Un rapport de force se met très vite en place par la parole. La plupart des hommes n’en ont pas conscience, espérons-le, sinon c’est de la manipulation! Mais il faut conscientiser les esprits, ne pas banaliser ces situations où l’on est vite taxée de rabat-joie et de féministe au sens péjoratif du terme!" Sinon à glisser imperceptiblement vers cette frontière inavouable et si difficile à définir.

L’abus de pouvoir

Dix jours après les premières déclarations à l’encontre de Jan Fabre, émanant d’une vingtaine de collaborateurs et anciens de la compagnie Troubleyn pour des faits de harcèlement et d’abus de pouvoir, le milieu de la danse se mobilise désormais. De nombreux chorégraphes actifs en Belgique, dont des personnalités comme Jan Lauwers, Sidi Larbi Cherkaoui et Wim Van De Keybus, viennent de publier une lettre ouverte dans laquelle ils reconnaissent "que toute position de leadership dans un processus créatif comporte au minimum la potentialité d’un abus de pouvoir" et affirment: "Nous devons reconnaître que nous avons fait partie d’un système dont certaines sections ont toléré silencieusement, et même rendu possible, des comportements répréhensibles. Nous présentons nos excuses pour chaque occasion où notre solidarité a fait défaut. Nous ne détournerons plus la tête."

"Nous devons reconnaître que nous avons fait partie d’un système dont certaines sections ont toléré silencieusement, et même rendu possible, des comportements répréhensibles."

Cette lettre paraît six mois après l’article de la danseuse Ilse Ghekiere ("#Wetoo: What dancers talk about when they talk about sexism"). Cela avait contribué à lancer la campagne anti-sexisme "Engagement", rassemblant des dizaines de témoignages de harcèlement et de discrimination, et révélant l’oppression systémique présente au sein du secteur artistique dans notre pays.

Dès lors, les questions jaillissent à nouveau: les institutions artistiques sont-elles des lieux privilégiés pour ces prédateurs sexuels? Les statuts précaires, les relations où désirs et manipulations sont le sujet même du contrat, sont-ils le terreau portant en germes les abus de toutes sortes? Le talent artistique et le pouvoir de décision justifient-ils des comportements inadmissibles dans les rapports entre hommes et femmes?

Dangereuse banalisation

Dans la culture, les femmes sont largement majoritaires, y compris chez les jeunes diplômés des écoles artistiques, toutes disciplines confondues, mais la proportion s’inverse dans les postes décisionnels. Autre aberration: les faits de harcèlement, quand ils sont révélés, sont très souvent banalisés et considérés comme "un passage obligé", "qui fait partie du jeu".

Dans un milieu où les places sont rares et convoitées, le discours implicite est le suivant: "Tu as une chance extraordinaire d’avoir ce poste, c’est un privilège, pense à tous ceux qui voudraient y être", dénonce la délégation syndicale de Bozar. Qui précise: "Ce que cela veut dire implicitement, c’est qu’on est aisément éjectable et qu’il est déplacé de se plaindre. On nous le fait sentir matin, midi et soir. C’est une vraie menace qui plane en permanence sur les travailleurs."

"C’est une vraie menace qui plane en permanence sur les travailleurs."

Dans un secteur de plus en plus précarisé, l’investissement corps et âme des gens, prêts à tout pour garder leur emploi, constitue en soi un facteur à risque. "On s’identifie tellement à son job qu’il n’y a plus de ligne de démarcation claire entre le privé et le professionnel, et cela nous fragilise. On peut réellement détruire quelqu’un par le harcèlement, d’autant plus facilement si cette personne se met entièrement au service de son travail. C’est la porte ouverte à des risques terribles, et il faut vraiment que ça aille loin avant que ce soit révélé publiquement."

Au niveau du top management, d’autres observateurs syndicaux pointent du doigt une attitude qualifiée de schizophrénique. "Il existe une violence psychique en contradiction avec le discours des valeurs culturelles. Paradoxalement, au nom de l’art, les personnes au pouvoir se permettent des comportements désinhibés et inappropriés. Quand on se retrouve à un poste décisionnel, c’est qu’on a bénéficié d’appuis politiques, ce qui peut provoquer un sentiment d’immunité. La dynamique des rapports de force et les mécanismes de domination qui structurent notre société peuvent devenir vicieux, et les répercussions sont nombreuses. Il n’est pas rare qu’un diktat se mette en place, menant à des zones de non droit."

Quand les femmes artistes prennent la parole pour dénoncer des propos sexistes ou des comportements de domination banalisés, elles sont souvent reçues par des sarcasmes qui démontrent le manque de soutien général du secteur, où la concurrence est aussi très grande. C’est en cela que la lettre ouverte publiée le 12 septembre par les collaborateurs de Jan Fabre est unique, déclare Petra Van Brabandt dans une carte blanche parue dans Le Soir.

Pour cette professeure de sémiotique, en charge du département de recherche de la Sint-Lukas School of Arts à Anvers, "il ne s’agit pas d’une série d’attaques individuelles, mais bien du résultat d’un processus collectif et solidaire. Des émotions personnelles ont été traduites en expériences partagées pour aboutir à une action collective émancipatoire (…) Il s’agit d’une attaque publique contre le leadership artistique d’un modèle vénéré depuis des décennies et qui a largement été récompensé, tant d’un point de vue symbolique que financier."

Des mots et des mesures

Depuis un an, les mesures se sont multipliées au niveau politique, et pas qu’en Belgique! En mars, le gouvernement du Québec annonçait un investissement de 900.000 dollars pour lutter contre le harcèlement et les agressions sexuelles dans le milieu des arts et de la culture. Dans la foulée s’est créé un service confidentiel et gratuit, L’Aparté, qui offre une première assistance aux victimes. En France, la ministre de la Culture Françoise Nyssen a déclaré qu’elle entendait "agir vigoureusement et sans relâche dans la sphère culturelle" et précisé que l’ensemble des établissements français qui forment aux métiers de la culture devront "diffuser auprès de leurs étudiants un message de sensibilisation sur l’éducation à la non-discrimination, et le rejet de toute forme de harcèlement sexuel". En Flandre, le ministre de la Culture Sven Gatz (Open VLD) a lancé une vaste enquête suite au scandale exposant Bart De Pauw, présentateur vedette de la VRT, et négocie désormais une nouvelle réglementation avec les partenaires sociaux. En Communauté Wallonie-Bruxelles, on est par contre plus lent à la détente... (lire l’encadré).

Communauté Française

Sensibiliser Alda Greoli

Côté flamand, Sven Gatz (Open VLD) négocie avec les partenaires sociaux l’application de mesures de prévention concrètes, notamment des personnes de contact qui peuvent recueillir les plaintes des travailleurs et les objectiver anonymement, une information systématique des jeunes artistes et un numéro vert, le 1712,destiné spécifiquement à recueillir les cas d’agressions sexuelles émanant du secteur culturel.

Côté francophone, Alda Greoli (cdH) nous a déclaré souhaiter "mettre en place des mesures concrètes pour agir efficacement sur les situations de harcèlement, et plus globalement d’invisibilisation des femmes et de leurs projets artistiques". La ministre affirme disposer d’une série de chiffres partiels et avoir financé une nouvelle étude "dont elle pourra communiquer les résultats prochainement"Bizarrement, les porteuses de cette recherche – qui ne concerne en fait que la question de la parité dans les arts de la scène et absolument pas celle du harcèlement – attendent toujours que la ministre confirme leurs subsides! Rien ne semble concerner spécifiquement la problématique du harcèlement et des abus de pouvoir: seule la réalisation d’un vade-mecum des bonnes pratiques, notamment en termes de recrutement du personnel de direction dans les institutions culturelles, pourrait y faire écho. Pour le reste, il s’agit essentiellement d’introduire des indicateurs genrés dans les évaluations des contrats-programmes et de produire des statistiques pour renforcer la prise de conscience du déséquilibre. La ministre précise que chacune de ces mesures doit être accompagnée "d’un travail de sensibilisation, de déconstruction des stéréotypes sexistes et de changement des mentalités", mais pourtant, rien de concret en ce sens n’apparaît dans ses mesures. 

Menée auprès de 2.161 personnes, l’étude du CuDOS, groupe de recherche à l’Université de Gand, a révélé que la moitié des femmes du secteur avait rencontré des comportements inappropriés au travail au cours de l’année écoulée. Une femme sur quatre a déclaré avoir reçu des avances physiques ou sexuelles inopportunes et 4% disent avoir été soumises à un chantage pour avoir des contacts sexuels.

Cependant, des procédures existent déjà: le code du bien-être au travail implique ainsi de déterminer deux types de personnes aptes à recevoir les doléances des travailleurs. "Des personnes de confiance choisies en interne selon des modalités propres à l’entreprise et des conseillers en prévention, externes, aptes à recevoir des demandes formelles. Mais encore faut-il que l’information circule correctement, ce qui est plus facile quand il y a une délégation syndicale dans l’entreprise et, pour cela, un minimum de 50 employés", rappelle une représentante du Syndicat libre de la fonction publique.

En outre, la réglementation pénale stipule qu’il n’y a pas de harcèlement tant que la personne ne l’a pas signifié à son agresseur, "mais il faut pouvoir le prouver et c’est là toute la difficulté dans un milieu où la frontière entre agression, intimidation et créativité est poreuse, et où le corps est très exposé".

Limites floues

Dans les arts de la scène, on détermine moins la limite entre ce qui est normal ou non, explique Monica Gomes, codirectrice du théâtre La Balsamine. "La culture est un espace de liberté et les abus y sont d’autant plus aisés que les rapports sont moins hiérarchisés, les horaires plus souples, les milieux de travail plus éclatés. On peut facilement se retrouver à boire un verre le soir tout en travaillant, et c’est aussi ça qui fait la richesse de ce métier de cœur! Jusqu’où aller? On peut vite se retrouver à accepter l’inacceptable."

"Il faut pouvoir le prouver et c’est là toute la difficulté dans un milieu où la frontière entre agression, intimidation et créativité est poreuse, et où le corps est très exposé."

Pour elle, cependant, le milieu culturel ne serait pas plus touché qu’un autre. "La médiatisation y est plus forte, tout comme la concertation et la mobilisation, sans compter la très forte présence de femmes alors que les postes de pouvoir sont encore majoritairement attribués aux hommes." Selon elle, ce n’est pas la présence d’un comité de prévention qui va empêcher le harcèlement puisqu’il apparaît tout autant dans les grandes structures que dans les petites. "Il faut surtout faire en sorte qu’une libération de la parole soit possible. Depuis cette année, Alda Greoli nous demande de détailler nos règles de bonne gouvernance au sein même du contrat-programme. Aller plus loin serait compliqué puisque la plupart des institutions culturelles sont des ASBL privées, libres de déterminer leur politique de gestion."

Cela sera-t-il suffisant pour éradiquer les comportements déviants à la source? Sven Gatz déclarait récemment sur le plateau de la VRT que ces abus étaient liés aux positions de pouvoir et qu’il était impossible d’éliminer celles-ci. "Il fait preuve d’un manque de créativité, s’insurge Petra Van Brabandt. Il est tout à fait possible d’investir dans d’autres formes de leadership et de structures organisationnelles, et le ministre pourrait en faire une priorité au sein des organisations culturelles subsidiées par le gouvernement." Pour elle, le plus grand défi consiste donc à réformer notre culture du déni. "La beauté ou le génie, lorsqu’ils reposent sur un abus de pouvoir ou un asservissement, ne sont crédibles ni d’un point de vue esthétique, ni intellectuel."

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect