chronique

Erika Zueneli, chorégraphe de l'humain

Après "Tant’amati", la danseuse et chorégraphe revient avec "Vai e passa", une pièce pour cinq interprètes sur la question du temps qui passe.

Loin de l’esbroufe, Erika Zueneli a l’apparence d’une femme calme, posée, douce, mais pas effacée. Danseuse et chorégraphe, elle a créé un univers personnel et développé une œuvre chorégraphique cohérente et forte avec des formes et des esthétiques parfois très variées. Son travail minutieux sur le corps et sa présence porte une attention constante à l’humain, en tant que tel ou dans sa relation à d’autres.

Originaire de Florence, Erika Zueneli a été formée aux techniques classique et contemporaine auprès de figures majeures comme Alwin Nikolais, Merce Cunningham, Josef Nadj ou Santiago Sempre. En 1992, elle débarque en France à l’invitation de Philippe Decouflé pour participer à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Albertville. Trois plus tard, elle rencontre Nicole Mossoux et Patrick Bonté et entame une longue collaboration avec leur compagnie. En 2000, elle crée à Paris avec Olivier Renouf sa propre compagnie "L’Yeuse". Depuis cette date, elle se partage entre la France et la Belgique. "Il y a un double territoire qui s’est creusé avec mes partenaires", sourit-elle.

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Pour sa première création, le solo "Noon" (2000) – créé avec le pianiste Denis Chouillet pour les Brigittines, le centre chorégraphique de Bruxelles qui accompagne la chorégraphe sur plusieurs projets –, Erika Zueneli s’inspire du peintre Edward Hopper. Le solo trouvera son prolongement dans "High Noon" (2003) une écriture d’ensemble dans la même inspiration qui rassemble cinq interprètes et le pianiste sur scène. Une séquence de cette pièce entraîne le duo féminin "Sara Sara" (2004) qui traite de la ressemblance ou de la contamination. Lui-même inspire ensuite "Partita-s" (2005/2006) une pièce pour huit interprètes sur l’individu dans le groupe. Tout semble s’emboîter, décliner une même thématique sous différentes formes, différentes échelles. "Chaque pièce est spécifique, explique la chorégraphe, se cherche, questionne sur l’homme, son comportement, l’être social. C’est un fil tendu, sensible, sur ce questionnement avec une mise en espace chorégraphique et une esthétique."

Poursuivant son travail sur l’homme intime et/ou social dans "une certaine théâtralité abstraite", elle aborde la thématique des conflits en 2009 dans deux duos, l’un féminin "In-contro" et l’autre masculin "Incontri". Ces deux formats courts débouchent sur la création de "Tournois" (2010) une pièce chorégraphique pour sept interprètes dont Erika Zueneli résume la thématique en une phrase: "comment mettre en échec l’autre". L’année suivante, elle retrouve le pianiste et compositeur Denis Chouillet avec qui elle crée, en à peine une dizaine de jours, "Varieazioni" un duo autour des Variations Goldberg de Bach. "C’était comme un jet créatif, spontané", précise la chorégraphe. Une partition chorégraphique avec la musique comme point d’appui, où la danse se met au service de la musique. Elle ajoute: "Les formes sont différentes selon mon propos, la situation est spécifique au propos de la pièce."

"Les formes sont différentes selon mon propos, la situation est spécifique au propos de la pièce."
Erika Zueneli
Danseuse et chorégraphe

Elle revient à une pièce de groupe avec OR2 (2013) qui part d’un fait concret sous la forme de la confusion des noms de deux Olivier Renouf, son partenaire danseur et chorégraphe et un réalisateur sonore, plasticien et vidéaste français. Cette pièce où l’un est identifié par le corps et l’autre par la voix, le son, pose la question de l’homonymie, la question identitaire, interroge sur ce qui nous rend unique. "Il y a toujours un fil autour de l’humain, de la relation à soi, de la relation aux autres." Et de relation, mais pas uniquement, il est question dans "Tant’amati" (2013), un duo réalisé avec Sébastien Jacobs qui obtient le prix du meilleur spectacle de danse aux Prix de la Critique en 2014. "Je n’ai jamais mis en scène un homme et une femme, ajoute-t-elle. Je veux éviter de rentrer dans la banalité de la question du couple. C’est une pièce qui parle de la temporalité, le temps d’une journée ou le temps d’une vie, du quotidien, de l’effacement de soi, des solitudes, aussi."

Vies éphémères

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Suite logique dans le déroulé de l’œuvre de l’artiste, le temps qui passe est au centre de sa nouvelle création qu’elle présentera ce jeudi au Théâtre de Liège en ouverture du festival "Pays de danse". La lecture de "Les vagues" de Virginia Woolf a été le déclencheur du processus de "Vai e passa" (va et passe). Le livre est constitué de monologues de six personnages interrompus par de brefs passages à la troisième personne. Erika Zueneli entend traduire des intimités de vie dans une pièce chorégraphique sans entrer dans l’explication du livre mais en utilisant ses rythmes, son sens de la beauté. "On ne parle pas du livre, précise-t-elle, c’est un vent qui a défini le projet dans sa forme. L’apparition/disparition d’un monologue intérieur est montré par l’apparition/disparition d’un interprète comme une métaphore du passage, des instants d’humanité, de vie, de plaisir, de rire, d’incongru qui font partie de l’être humain, de nos chemins."

"Si nous étions immortels, nous ne nous poserions pas la question éternelle du temps qui passe."

Cherchant à nouveau une certaine théâtralité, Erika Zueneli a travaillé sur la construction de tableaux avec cinq interprètes sur le plateau. La pièce qui explore le rapport à l’éphémère de nos vies, la relativité du temps humain face à l’infini de la nature – "si nous étions immortels, nous ne nous poserions pas la question éternelle du temps qui passe", commente-t-elle – est présentée comme abstraite et concrète à la fois, existentielle. Ici pas de phrase chorégraphique, "la chorégraphie est dans la composition des tableaux, dans les couleurs, dans les vibrations chorégraphiques".

"Vai e passa" les 28 et 29 janvier au Théâtre de Liège dans le cadre du Festival "Pays de Danse", theatredeliege.be, du 15 au 29 mars aux Brigittines à Bruxelles dans le cadre du Festival "In mouvement", www.brigittines.be.

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