interview

Fabrice Murgia, comédien: "Que se passerait-il si on arrêtait de dormir?"

Le comédien et metteur en scène Fabrice Murgia.

Au Théâtre Le Manège, à Mons, Fabrice Murgia et Laurent Gaudé s’emparent du cloître des Célestins pour faire de ce lieu enchanteur le cadre de la dernière nuit vécue par l’humanité.

Que serait le monde sans la nuit? Fabrice Murgia et Laurent Gaudé font du théâtre le support métaphorique aux tentatives d’assassiner celle-ci, dans une création épique mêlée de vidéo, qui signe aussi le retour de Murgia au plateau!

Fabrice Murgia, vous revoici dans le programme du Festival d’Avignon avec une création dystopique menée de concert avec Laurent Gaudé, qui postule la fin de la nuit...

Depuis notre rencontre à l’Opéra de Limoges en 2014 autour de «Daral Shaga», Laurent et moi avions envie de retravailler ensemble. On échangeait régulièrement des lectures, jusqu’à tomber sur ce livre de Jonathan Crary: «24/7, Le capitalisme à l’assaut du sommeil». On en a repris les grandes lignes thématiques pour se poser cette question de la fin de la nuit: que se passerait-il si on arrêtait de dormir? C’est un spectacle poétique et métaphorique, où l’on suit un personnage en quête de sa compagne, disparue le jour où une pilule permettant de ne dormir que 45 minutes par nuit a été mise sur le marché…

Dormir moins pour avoir des journées plus longues, on en a tous rêvé... Qu’est-ce qui ressort de cette expérience?

Avoir plus de temps pour soi, pour être avec ses enfants, pour se retrouver entre amis, bref, habiter la nuit, c’est une idée séduisante mais qui, en fin de compte, s’avère liberticide! Notre projet vend du rêve avant de prendre la mesure des effets secondaires de cette nouvelle façon de vivre qui, à sa façon, raconte une autre crise sanitaire…

"Le capitalisme a fait de tous les cycles naturels des valeurs marchandes: la faim, la soif, l’amour, l’amitié, tout est monnayable aujourd’hui, sauf le sommeil – et encore."
Fabrice Murgia
Comédien et metteur en scène

Le capitalisme a fait de tous les cycles naturels des valeurs marchandes: la faim, la soif, l’amour, l’amitié, tout est monnayable aujourd’hui, sauf le sommeil – et encore. Pourtant sa fonction n’apparaît pas forcément utile ou essentielle, pour reprendre une terminologie à la mode. Si on pouvait se passer du repos, qui est la seule marque d’efficacité du sommeil, est-ce que le monde irait mieux? Le jeu est de faire tomber le public dans le piège de cette apparente utopie. L’humain comme animal social est un parasite pour cette planète.

Nancy Nkusi, qui partage la scène avec Fabrice Murgia dans «La dernière nuit du monde».

Gabor, le héros de ce texte épique, participe à la mise sur le marché de cette pilule…

Il va vivre avec le poids d’une immense culpabilité face à tous les effets secondaires et collatéraux qui vont apparaître dans les dix ans qui suivent. On a poussé là toutes les questions dérangeantes possibles! Si on ne dormait plus, on se priverait des rêves. Et ceux qui refuseraient la pilules, auraient-ils l’air de drogués? Quelle serait la différence? Cette pilule, aurait-elle un prix? Qui y aurait accès? Laurent a écrit le texte mais on a travaillé ensemble sur les lignes scénaristiques et les parcours des personnages.

Sur scène, vous incarnez cet homme seul face au public et à ses doutes?

Ce désir d’être à nouveau sur scène était à la base du processus. Je savais que j’allais quitter la direction du Théâtre National et j’avais envie de me rapprocher du public, d’habiter à nouveau les émotions d’un spectacle, de le vivre de l’intérieur pendant deux ou trois ans, de tourner en plusieurs langues, de rencontrer d’autres publics. J’ai l’habitude de travailler avec des comédiens qui peuvent changer de langue, et l’anglais et l’espagnol sont des langues dans lesquelles je peux moi-même me sentir assez à l’aise. On va aller jouer à Madrid pour ouvrir potentiellement sur une tournée en Amérique du Sud… Pour tenter de casser la barrière de la langue face aux programmateurs internationaux.

"Avoir plus de temps pour soi, pour être avec ses enfants, pour se retrouver entre amis, bref, habiter la nuit, c’est une idée séduisante mais qui, en fin de compte, s’avère liberticide!"
Fabrice Murgia
Comédien et metteur en scène

Que vous fait la langue de Laurent Gaudé en tant que comédien?

Elle se met en bouche de façon très spéciale, on est entre poésie et flow du rap ou du slam, tout en étant dans un texte très romanesque, épique, qui coule comme un fleuve. Il n’y a pas d’unité de temps ou de lieu mais un vrai récit: c’est un monologue peuplé de 18 personnages, qui apparaissent au moyen d’un écran sur lequel la création vidéo de Giacinto Caponio vient confronter le héros, lui faire violence. On a créé là un espace très mental et sensoriel: l’écran permet d’être dans la tête de Gabor, de partager son désir et son obsession pour sa femme disparue.

Création au Festival d'Avignon

«La dernière nuit du monde»
Laurent Gaudé, Fabrice Murgia & Cie Artara

Les 1 & 2 juillet (20h), au théâtre Le Manège, à Mons.

Laurent Gaudé - La dernière nuit du monde

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