Fabrice Murgia: "On ne peut pas parler du monde sans le mettre sur le plateau"

Fabrice Murgia voit dans la gestion de crise actuelle une atteinte de plus à nos libertés.

Metteur en scène et directeur du Théâtre National, Fabrice Murgia emmène les artistes aux quatre coins de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour faire du théâtre l’un des grands acteurs du déconfinement.

À la veille du confinement, il se voyait obligé d’annuler la 10e édition du Festival XS quelques heures à peine avant son lancement: quatre mois plus tard, Fabrice Murgia annonce la "remise en mouvement" du Théâtre National par une tournée estivale le long de la dorsale wallonne, de Spa à Jumet en passant par Jette, Saint-Denis et Marchin. Une décision essentielle aux yeux du metteur en scène, pour qui "le théâtre a un rôle à jouer dans le déconfinement", en particulier vu le manque de considération du gouvernement pour les arts vivants, tout au long de la crise sanitaire. L’homme se dit cependant inquiet face à la seconde vague annoncée du coronavirus, qui pourrait entraîner de nouveaux reports. "Psychologiquement, c’est difficile de voir que cette opération d’ouverture risque à nouveau d’être annulée. Si ça commence dès le début de saison, on ne sait pas où ça va s’arrêter (entre-temps, le week-end 22-23 août à Mons a déjà dû être annulé, NDLR)."

"Le confinement, pour moi, a été une misère totale sur le plan de l’inspiration. J’ai ressenti ça comme l’occasion de prendre du recul, d’observer l’humain."
Fabrice Murgia
Metteur en scène et directeur du Théâtre National

À 37 ans, l’homme pose sur la crise mondiale un regard désabusé. Il se dit exaspéré par l’injonction permanente faite aux artistes de se réinventer pour rêver le monde d’après, la culture de demain: "Se réinventer, c’est déjà ce qu’on fait tout le temps! Le confinement, pour moi, a été une misère totale sur le plan de l’inspiration. J’ai ressenti ça comme l’occasion de prendre du recul, d’observer l’humain. Je n’avais pas envie de parler, de créer, mais bien de regarder ce qui se passait. Je ne désire nullement inventer un spectacle en plein air sur un balcon, alors j’attends que ça passe, que le public revienne au théâtre, même si je sais que ça va être compliqué avec un masque."

Partant toujours d’une indignation pour créer, Fabrice Murgia voit dans la gestion de crise actuelle une atteinte de plus à nos libertés. Ce qu’il dénonce avant tout, c’est l’incompréhension totale des dirigeants face à la fonction cathartique, sociétale – malmenée, incomprise – de la culture, laissée-pour-compte depuis des mois dans les décisions prises au sein du gouvernement. "J’ai le même sentiment d’indignation, la même émotion, quand la Première ministre s’adresse à nous avec son ton d’institutrice primaire pour nous annoncer que nous allons devoir recourir au tracing de nos données personnelles, sans prendre la peine de nous expliquer comment vont être traitées ces données. Nous déclarer ça comme ça est une telle insulte à l’intelligence des gens! Ça brasse des sujets de société dont j’ai déjà parlé dans mes spectacles – la fin de la vie privée, des libertés individuelles, la marchandisation. Et ça arrive vraiment! Je suis d’accord de participer au tracing, mais en informant les gens sur le traitement des données."

"Le Théâtre National est un relativement gros théâtre dans un secteur précarisé, et mon rôle est avant tout de le faire fonctionner."
Fabrice Murgia
Metteur en scène et directeur du Théâtre National

À ses yeux, le monde politique gagnerait à recourir aux artistes pour améliorer sa communication: "Sur le plan de la politique culturelle, je salue au moins Bénédicte Linard, qui s’est entourée de dizaines d’experts pour avancer. Tous les ministres devraient le faire!" Mais la politique culturelle, Fabrice Murgia commence à en avoir assez de la commenter: "On attend toujours du Théâtre National qu’il prenne des positions sectorielles fortes, mais moi j’aimerais sortir de cette image de tour de verre! Le Théâtre National est un relativement gros théâtre dans un secteur précarisé, et mon rôle est avant tout de le faire fonctionner. Cela étant, la gestion de crise a au moins eu le mérite d’ouvrir le débat sur le statut d’artiste, débat qui aurait dû avoir lieu sans ce virus. Des avancées concrètes temporaires sont là, et heureusement."

Culture durable ou relocalisation?

Face à la crise, l’homme rappelle qu’il a fallu avant tout, pour chaque théâtre, tenter de sauver les meubles, payer les techniciens et les artistes, reporter les spectacles annulés: "On sait déjà que ça impactera les saisons suivantes. Au Théâtre National, on a même annulé les congés annuels de juillet pour rattraper toutes les répétitions perdues. En ce moment, trois salles répètent en même temps sans se croiser, ce qui est très compliqué. On ne pouvait pas en plus faire revenir le public dès le mois de juillet."

"J’adore les castings internationaux et je regrette, dans le climat actuel, qu’on ne fasse pas davantage allusion au rapprochement possible avec la Flandre."
Fabrice Murgia
Metteur en scène et directeur du Théâtre National

En tant que meneur de sa compagnie – Artara, dont il est le fondateur et directeur artistique, les difficultés étaient pires encore. Murgia déplore tout le travail de diffusion "perdu" pour "Sylvia", son dernier spectacle, dont la tournée internationale a dû être reportée. Avant le confinement, le metteur en scène s’enthousiasmait face aux possibilités de travailler avec des gens du monde entier; aujourd’hui, il espère pouvoir trouver une façon de continuer à le faire dans les saisons qui viennent. "J’ai peur qu’on relocalise la culture. Il ne faut pas confondre le circuit court et la défense d’un territoire avec le fait de se priver de l’apport d’une pratique qui viendrait d’ailleurs, de problématiques autres, car c’est ça qui rend fertile la création artistique. Le problème du théâtre belge, c’est l’entre-soi, le fait que beaucoup de spectacles se ressemblent. J’adore les castings internationaux et je regrette, dans le climat actuel, qu’on ne fasse pas davantage allusion au rapprochement possible avec la Flandre. Je ne considère pas qu’on puisse parler du monde sans mettre le monde sur le plateau. Le monde entier est dans la rue. Il nous faut retrouver une façon de voyager avec nos spectacles. C’est un débat dangereux car oui, il faut s’interroger sur la durabilité de la culture, mais l’empreinte carbone d’une tournée n’est qu’un aspect de la réalité: il y a aussi une empreinte sociale, non mesurable mais grandement bénéfique! Les voyages transforment, ce sont des aventures humaines et artistiques incroyables."

Le Théâtre National sur les routes

Ce mois d’août, le Théâtre National part en villégiature et se fait complice de lieux culturels ou associatifs qui profitent de l’été pour faire (re)vivre la culture, la questionner, la mettre en exergue de manière innovante. Au programme, des spectacles, des formes courtes, des concerts, des ateliers citoyens, des workshops dans des espaces naturels, apprivoisant les lieux, les lumières, le coucher de soleil, pour un public de 200 personnes. Une façon inédite de ne pas attendre la rentrée pour partager à nouveau des moments, des rencontres enrichissantes et festives, intimes et publiques. Voici trois coups de cœur parmi les nombreuses propositions au programme de ces 4 week-ends (le week-end à Mons ayant été annulé):

"De la sexualité des orchidées" (Sofia Teillet, l’Amicale de production): une conférence-spectacle éblouissante au cours de laquelle Sofia Teillet disserte autour de la reproduction des fleurs, et de l’orchidée en particulier – ou comment le pollen passe du sexe masculin au sexe féminin.
"Fritland" (Zenel Laci & Denis Laujol): né à Bruxelles dans une famille d’origine albanaise, Zenel nous conte son histoire intime, qui l’a mené de la friterie familiale à la poésie et à la scène. Sommes-nous au théâtre pour juger ou pour faire, nous aussi, un pas vers l’autre?
"L’urgence de la délicatesse" (Lisette Lombé et Éléonore Dock): la rencontre de la danse et du slam dans un dialogue des aspérités, de la grâce et de la puissance, du désir et de la beauté. Histoires de plumes, d’épaules et de poignets…

"Ouvertures", 4 rendez-vous du Théâtre National, du 15 août au 13 septembre

A. D.

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