Faire le plein de théâtre avant les congés

Magistral, Itsik Elbaz habite un Gilles De Rais qui occupe tout l’espace pourtant généreux de la salle. ©Lorenzo Chiandotto

La plupart des théâtres font relâche pendant les vacances de carnaval. Avant une semaine de disette, voici encore trois spectacles à voir, ou pas.

Le public s’installe de part et d’autre de l’espace scénique impressionnant, dépouillé. Au fond de la pièce, tapis dans l’ombre, un homme debout et une femme assise s’appuient contre le mur. à l’autre bout de l’espace scénique, sept chaises vides.

La femme commence à chanter une vieille chanson populaire, "je suis fille le jour et la nuit blanche, biche." Gilles de Rais, seigneur de Champtocé et Pouzauges, Maréchal de France, s’avance, invective le vide en face de lui, où devaient se trouver les juges qui l’accusent d’hérésie doctrinale, d’adoration du démon et surtout du viol et du massacre de 140 enfants. Ces juges sont des prélats, le tribunal est ecclésiastique. L’homme ingurgite des verres de vin pendant qu’il parle. À chaque fois qu’il s’emporte, la fille s’effraye et met de la distance entre eux. Il s’emporte. D’accusé il se fait accusateur, houspillant ses pairs qui l’ont lâché et ces juges qu’il ne considère pas comme compétents pour le juger. Tout juste sont-ils habilités à remplir cette tâche.

Il revisite le procès qui le mènera à l’échafaud. Il sait depuis longtemps qu’il est déclaré coupable, exécuté et mort. Il réfute les accusations, se défend, accuse encore. Dans des apartés, il s’adresse à Barron, démon intime auquel il a sacrifié son amour noir et qui se refuse toujours à lui. Il parle aussi à sa sœur Jeanne d’Arc – se signant chaque fois qu’il prononce son nom – dont il fut, au temps de sa gloire, l’efficace compagnon d’armes. Il regrette la mort de celle qui fut un guide pour lui et enrage contre la monarchie française et les assassins de la Pucelle d’Orléans.

Le bien, le mal

L’homme a plusieurs visages. Ambigu, tantôt il mendie une grâce, tantôt il s’en prend vertement au juge. Il change de discours et d’attitude au cours de ce long voyage intérieur. Il erre – littéralement – dans le brouillard, craint plus que tout l’excommunication qui condamne aux ténèbres. Peu à peu, il veut reconquérir son âme et reconnaît ses crimes, sauf le satanisme, acceptant même de mettre sa main au feu. Entre l’aveu et l’inavouable, entre le divin et le diabolique, entre le mystique et le politique, la violence fuse, se déchaîne avant de retomber sur le constat que personne ne se cache derrière les grands nuages.

Magistral, Itsik Elbaz habite un Gilles De Rais qui occupe tout l’espace pourtant généreux de la salle. ©Lorenzo Chiandotto

"Gilles et la nuit" est né d’une double envie. Le texte dormait dans les tiroirs de Christophe Sermet depuis plusieurs années déjà, lorsque Itsik Elbaz, en quête d’un metteur en scène, vint le trouver il y a près de deux ans. Le soutien d’Elvire Brison du Théâtre du Sygne leur a permis de se rencontrer dans l’exploration de ce texte fort d’Hugo Claus.

Celui-ci s’est inspiré directement des minutes du procès de Gilles De Rais en 1443. Il se sert des mots réellement prononcés au fin fond du Moyen âge pour explorer de façon très contemporaine des thèmes qui l’ont toujours habité: la chair et l’esprit, le bien et le mal, le désir, la passion sans limite, la foi.

"Buzz"

Blague de potaches

Le Ramdam Collectif rassemble trois comédiens (Cédric Coomans, Jérôme Degee, Jean-Baptiste Szézot) issus du Conservatoire de Liège et qui se présentent comme des "performeurs belges soucieux d’art et d’innovation". Ils ambitionnent de dépoussiérer le théâtre et d’en faire un produit rentable, efficace et éminemment populaire en créant le "Buzz".

à la manière d’une conférence avec des performances, de la musique, des vidéos, ils présentent le concept du théâtre des nouveaux médias. Mais passé l’effet de surprise, on se rend vite compte que ce n’est pas ici que l’on sauvera le théâtre, au contraire.Les imitations du théâtre traditionnel sont caricariturales, le propos trop léger et l’excès par nécessairement drôle.

"Buzz" s’apparente à une blague de potache qui ne tient pas ses promesses (comme celle de publier le "Harlem Shake" sur la page Facebook du collectif).

"Buzz" jusqu’au 14 février au Théâtre National à Bruxelles, 02 203 53 03, www.theatrenational.be.

Ce texte grave et noir est magnifié par un Itsik Elbaz qui occupe cet immense espace – la grande halle de Carthago Delenda Est, un ancien lieu industriel réaffecté aux répétitions de compagnies de théâtre et danse – de façon impressionnante. à ses côtés, Muriel Legrand fait vivre par le chant la voix intérieure du monstre qui inspira le personnage de Barbe Bleue, tout en incarnant aussi le chœur des enfants assassinés.

Le dispositif scénique est simple, mais très efficace: la disposition de part et d’autre de l’espace de jeu évitant que les spectateurs ne se trouvent à la place des juges. Les gens sont là pour entendre, en témoins, et non pour se faire insulter. Et l’espace permet au texte de donner toute sa résonance au bruit et à la fureur.

"Gilles te la nuit" jusqu’au 14 février au Carthago Delenda Est (51 rue Sylvain Denayer, Anderlecht), 0489 300 563, www.carthago-bxl.org.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés