Festival Singulier ou la représentation à l'épreuve du public

©Thomas Dhanens

À l’heure où la société se polarise et le clash devient la règle, les artistes pouvaient-ils rester dans leur tour d’ivoire? À l’Atelier 210, dans le cadre du festival Singulier, ils mettent tout à plat et multiplient les pistes pour se renouveler.

Pour sa première édition, le festival Singulier projette de remettre en question la conception de la représentation, de l’art vivant, du rapport de l’artiste à la société et au public. La question même de la vitalité au sein d’une représentation est posée par le biais des artistes présents et par le fil directeur du festival, l’intimité. L’intimité entre le spectateur et l’œuvre, l’artiste ou même la scène. C’est ce qu’explique la comédienne et metteuse en scène Isabelle Jonniaux, programmatrice du festival, pour tisser les liens entre les artistes et les œuvres très différentes du festival: "On a rassemblé des propositions ayant un trait commun. Celui d’interpeller les spectateurs sur les nouvelles modalités du spectacle vivant." Cette interrogation passera par des projets tels que "Deep are the woods", un spectacle sensoriel et immersif d’Éric Arnal-Burtschy dans lequel la lumière tient le rôle principal en jouant avec les formes, l’intensité et l’espace qu’occupe le corps des spectateurs, ou encore "You will be missed", de Flore Herman, Sara Sampelayo et Anne Thuot, une installation sonore et visuelle interrogeant la narration de notre passé colonial.

Singulier

Du 14 au 17/2, à l’Atelier 210, chaussée Saint-Pierre, 210, à 1040 Bruxelles.

www.atelier210.be

Les techniques, les motifs et les technologies utilisés sont tous très différents les uns des autres, mais, dans chacune des œuvres, le schéma classique du spectateur passif regardant la production de l’artiste est interrogé et se transforme en quelque chose de neuf. Si le public peut y trouver la possibilité de s’investir activement dans les œuvres, les artistes assument la nécessité de se confronter à lui. "Les spectateurs contribuent à la composition de l’œuvre, qui n’est pas terminée sans lui", insiste la comédienne Sofia Teillet à propos de "Hic & Nunc", la soirée labyrinthe proposée par l’Amicale, une coopérative de projets vivants dont elle fait partie et qui convie artistes et spectateurs à réaliser une œuvre commune.

Camille Loiseau, chargée de communication de l’Atelier 210, insiste d’ailleurs sur le fait qu’il est plus juste de parler de ces œuvres comme "des expériences de l’ordre du sensible, pour ne pas réimposer des cadres là où l’ambition est de les rendre moins rigides". Dans "As far as my fingertips take me", de Tania El Khoury, le spectateur écoute et voit se dessiner l’histoire migratoire de l’artiste palestinien Basel Zaraa, tout en se laissant guider par un rapport tactile avec la performeuse qui tente d’incorporer cette narration par le contact des corps. On est ici à la frontière entre la performance et l’installation. Cette hybridation est une manière d’expérimenter le thème de l’intimité entre l’artiste et le public tout en abordant une actualité que l’on envisage souvent dans une dynamique informative mais rarement sensorielle.

As Far As My Fingertips Take Me | AAF

Réactiver le regard de l’artiste

La redéfinition du spectacle vivant n’est donc pas qu’un souci formel. L’idée même de participation du public permet une transformation politique du théâtre. Cette nouvelle vision de l’art vivant interroge le sens que l’on peut donner à une œuvre ou que l’œuvre peut avoir dans sa relation avec la vie réelle. Anne Thuot, qui propose la performance audiovisuelle "You will be missed", parle d’une "réactivation du regard". Sa performance interroge ainsi notre représentation du colonialisme au travers de notre relation aux masques africains. Qu’est-ce que ces masques racontent? Et que peuvent-ils encore raconter?

Le schéma classique du spectateur passif face à la production de l’artiste est questionné et se transforme en quelque chose de neuf.

La participation d’un panel varié de personnes détenant un masque permet de tracer une ligne mouvante dans le sens que l’on peut donner à ce type d’objet. Mais c’est aussi la question de la légitimité de l’artiste qui s’impose. "Il y a un vrai problème, car je suis Blanche et je performe des actions publiques parfois un peu limite avec un masque africain. Jusqu’à quel point est-ce que je peux faire ça?", s’interroge-t-elle. Son œuvre provoque inévitablement la question des limites de la liberté de l’artiste. La confrontation au public et les témoignages récoltés tendent à obliger l’artiste à ne pas prendre la posture atemporelle et démiurgique du créateur sans contrainte.

La petite mort de l'artiste démiurge

Ce festival Singulier tend la main à une forme artistique qui prend de l’importance et qui, à chaque fois différemment, remet en question la position de surplomb de l’artiste et le système de représentation classique. Du théâtre de Molière jusqu’aux pièces scandaleuses de Castellucci, le public incarnait le réceptacle aux émotions créées par les artistes (le dégoût face aux scènes scatologiques chez Fabre, par exemple). Nous voyons à présent émerger un théâtre où le public prend part à ce que va devenir la performance. L’émotion sera le produit d’un processus entre l’œuvre et le spectateur au moment où se joue l’expérience.

Ce renouveau de l’art vivant semble faire partie d’un mouvement plus large. Depuis quelques années en effet, sur les réseaux sociaux ou par le biais de manifestations, nous assistons à une résurgence d’une volonté de participation politique. Les revendications des gilets jaunes (notamment avec l’exigence du "RIC", un référendum d’initiative citoyenne) et l’impressionnante diversité de personnes rejoignant ce mouvement en sont des symptômes significatifs. L’art participatif a sans doute d’avantage l’ambition de se situer dans ces brûlantes nécessités que de perpétuer une avant-garde créative.

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