Giuseppe Verdi chanté en blocs

©Annemie Augustijns

Chaque semaine, nous vous présentons un artiste flamand qui a le vent en poupe. Pour sa rentrée, Opera Vlaanderen invite Don Carlos à plonger dans l'univers très géométrisé de son passé: tout à fait original.

Don Carlos, infant d’Espagne, incarnation de la solitude cosmique: accusé de conspiration, il meurt mystérieusement au cachot en 1568, à 23 ans, après une vie de frustrations politiques et conjugales – sa promise, la Française Elisabeth de Valois, échoit notamment à son père, le tyrannique Philippe II, pour raison d’Etat. Sans s’astreindre à la vérité des faits, le dramaturge Friedrich von Schiller brode une tragédie autour de ce destin de misères. Puis le compositeur Giuseppe Verdi se saisit du récit et l’élève, en musique, à un rang quasi mystique.

Don Carlos est un opéra de génie, gigantesque, sombre et complexe.

Bien que dépourvu d’ouverture et de "tubes", Don Carlos est un opéra de génie, gigantesque, sombre et complexe. Parce qu’il diffuse le message des Lumières, parce qu’il mêle amour, amitié, liberté et arbitraire, parce qu’il est canon, vocalement (six rôles majeurs exigeants), et long comme le Pô (presque quatre heures, pause incluse), il a souvent tenu lieu de fer de lance aux maisons lyriques. Gérard Mortier l’avait notamment élu pour initier son mandat à La Monnaie, en 1981. Et c’est avec ce même monument que Jan Vandenhouwe, nouveau directeur artistique d’Opera Vlaanderen démarre le sien, à Anvers, en plaçant au pupitre le jeune chef argentin Alejo Pérez, qui endosse aussi, pour la saison, ses habits neufs de directeur musical.

Opéra - "Don Carlos"

Note: 4/5. De Giuseppe Verdi. Mise en scène de Johan Simons,direction musicale Alejo Pérez, Orchestre et Chœurs d’Opera et Vlaanderen.

On imagine sans peine leurs discussions autour du choix de la langue et de la version de l’œuvre (il en existe sept, toutes validées par Verdi), avant qu’ils ne s’arrêtent sur la mouture dite de Modène (1886), avec livret francophone: elle réinstaure la scène essentielle de la rencontre du couple maudit à Fontainebleau… que le régisseur hollandais Johan Simons déplace cependant dans l’histoire, afin qu’elle serve plus tard de flash-back.

C’est ainsi qu’il conçoit d’ailleurs toute sa mise en scène: à partir des réminiscences de Carlos, présent constamment sur le plateau, et contraint d’y revivre son existence par un flot ininterrompu d’images, depuis son lit de mort en prison (ou en hôpital psychiatrique), pareil à un lit-cage d’enfant… Pour l’aider à rassembler les éléments épars du passé, des formes géométriques démesurées (cubes, pyramides tronquées et autres polyèdres) vont et viennent sur la scène, comme autant de morceaux d’inconscient que l’infant névrosé traîne à sa suite.

Don Carlos (Verdi)

Tous ces blocs roulants, volants ou projetés sur écran font partie d’un très étrange dispositif décoratif inventé par le duo flamand formé de la créatrice Greta Goiris (aux costumes) et du plasticien Hans Op de Beeck (scénographie et vidéo). Connu depuis vingt ans pour ses sculptures, installations, peintures et films intrigants, toujours à la lisière du rêve, ce dernier a imaginé un monde à la fois doux et angoissant, calme et élégant. Épurés, des dessins de jardins à la Française, de cloîtres et de nuages moelleux, tirés de la réalité virtuelle, glissent les uns derrière les autres, sur un rideau qui sépare la salle du groupe mouvant des choristes, vêtus de tenues colorées inspirées par Bosch ou Breughel. Carlos, en témoin accablé des tempêtes qu’il soulève, déambule nu-pieds, en jeans et t-shirt. Le ténor italo-américain Leonardo Capalbo donne à sa jeunesse toute la tragique ampleur nécessaire – même s’il s’avère que le véritable Charles d’Autriche n’avait rien du héros romantique: fruit d’unions consanguines à répétition, il était difforme, épileptique et cruel.

Face au Philippe II de la basse, Andreas Bauer Kanabas, vieillard despotique et bigot, c’est la princesse Eboli qui emporte les vivats du public: la mezzo-soprano américaine Raehann Bryce-Davis crache le feu, et, par le tremblement de ses indignations, de ses regrets et de ses terreurs, fait incontestablement honneur au magistral Verdi. Valérie Colin

Don Carlos, jusqu’au 9 octobre à l’Opéra d’Anvers, puis du 16 au 30 octobre à l’Opéra de Gand. Info sur www.operaballet.be


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