Guerre ou jeu vidéo, quelle différence?

Loin de la réalité du terrain et de tout contrôle démocratique, la guerre propre par drones interposés… ©AFP

Après les frappes de drones américaines ayant tué le terroriste Anwar al-Awlaqi, le pilote Brandon Bryant est devenu lanceur d’alerte. Il est relayé par deux metteurs en scène belges à travers leur pièce "Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon?".

Derrière la question de Jessica et de Brandon émerge une question politique et citoyenne: celle du drone et de sa place dans le débat public. Cette pièce coécrite par Pierre Solot et Emmanuel de Candido (lire la critique, ci-dessous), se base sur l’histoire vraie de Brandon Bryant, un trentenaire américain devenu pilote de drone pour l’armée. "Il travaille dans un container climatisé et pilote des drones qui survolent l’Afghanistan et l’Irak. Après 5 ans et 5 jours, il vomit, crache du sang, fait une crise. Il expliquera ça par un bug moral, les médecins parlent d’un choc post-traumatique", raconte Pierre Solot.

"Après 5 ans et 5 jours, il vomit, il crache du sang. Il expliquera ça par un bug moral."
Pierre Solot
Metteur en scène

Malgré l’aspect déjà dramatique de la vie de Brandon Bryant, les metteurs en scène prennent le parti de ne pas en faire un biopic. C’est moins la vie singulière de Brandon qui les intéresse que toutes les questions que cette vie fait émerger. "On a voulu travailler sur lui à travers le prisme médiatique. On s’intéressait surtout à ce que ça voulait dire d’être lanceur d’alerte", précise Emmanuel de Candido pour expliquer la démarche de recherche préalable à la pièce. Les lanceurs d’alerte manquent sur notre territoire, constatent les deux artistes. L’information fait également défaut et cela crée un vide démocratique.

©Nicolas Verfaillie

La problématique peut sembler relativement éloignée des préoccupations actuelles des citoyens européens. Et pourtant… Fabien Clain, citoyen français soupçonné d’être la voix de Daech lors des attentats de novembre 2015, a été ciblé par une frappe de drone commandée par la coalition européenne, en février 2019. Le gouvernement belge a également commandé des drones Reapers en même temps que des chasseurs F-35.

"Les drones ne peuvent être utilisés que pour la surveillance. La question du drone armé existe aussi. Il y a des astérisques dans les rapports, qui disent sur tous ces sujets: ‘doit être soumis à un débat juridique’. Pourquoi ce débat n’est-il pas citoyen? On a posé la question du comment et du combien, mais jamais du pourquoi. On a fait dans la logique de Test-Achats", regrette Emmanuel de Candido. C’est cette question du "pourquoi" que leur pièce aimerait faire émerger. Les metteurs en scène ne prétendent pas juger le drone en tant que tel, mais plutôt permettre aux citoyens de s’emparer de tout le faisceau de questions que ce changement de paradigme guerrier implique.

"Si les citoyens étaient correctement informés, si les politiques défendaient publiquement l’utilisation des drones, au moins nous pourrions commencer à en discuter, discuter par exemple du concept de guerre propre", reprend Pierre Solot. La guerre propre est l’un des principaux arguments en faveur de l’utilisation des drones. Une frappe de drone ne ferait "que" 42 morts collatéraux. "C’est un argument, mais il faut aussi savoir que pour tuer la personne visée, il faut parfois tenter ça six ou sept fois, précise-t-il. Et la question du pourquoi de ces frappes n’est pas posée non plus."

Teaser | "Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon?"

Appel à la prudence

La pièce se présente donc comme un thriller, où le suspense est également celui de notre actualité citoyenne. Un appel à la prudence, un espoir que le message que peut porter l’histoire de Brandon soit saisi par les citoyens européens. "Tout comme pour le plan Vigipirate (l’un des outils du dispositif français de lutte contre le terrorisme, NDLR) ou la présence des militaires dans l’espace public, on se doit d’être très vigilant, parce que le retour en arrière est super difficile", conclut Emmanuel de Candido en forme de sinistre rappel.

Théâtre
"Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon?"

Note : 4/5

Emmanuel De Candido et Pierre Solot (cie MAPS)

Sur un plateau aux allures de régie de télévision, où trône une antique console Nintendo, un duo de geeks de video games se présente et assène cette question: pourquoi au Starbucks de la ville, Jessica a-t-elle quitté Brandon, alors qu’enfin, celui-ci, après six mois de relation, lui révélait la vérité sur son passé?

Emmanuel de Candido et Pierre Solot (compagnie MAPS) seront les conférenciers de cette soirée, que nous avons vue en décembre au Théâtre de la Vie, au cours de laquelle ils entendent répondre à cette question en retraçant le parcours de Brandon Bryant, fan de jeux vidéos, devenu pilote de drones et responsable de la mort de 1.626 personnes.

La démonstration pourrait être pesante: elle est légère, aérienne, amusante même, et convaincante à la fois. Tour à tour frères Bogdanov, frères ennemis, Alain Decaux dédoublé, fans de War-hammer, musiciens, chanteurs et bien sûr comédiens, le binôme qu’ils forment prend soin de ne pas se prendre les pieds dans les câbles de leur matériel et les fils de leur récit. Ils déroulent ainsi l’histoire d’un patriote qui, derrière son joystick (!), voit son monde intérieur et extérieur s’écrouler le jour où, croyant liquider une cible terroriste, il assassine, à 10.000 km de distance, un enfant afghan.

À la fin de la démonstration, le sourire se fige et fait place à l’effroi dans un crescendo redoutable. Et la question reste entière: pourquoi, le jour de la publication des révélations de Brandon, quand celui qui fut pilote de drone lui a tout raconté, Jessica, qui ne s’appelle pas vraiment Jessica, l’a-t-elle quitté après avoir entendu la terrible vérité? Son vrai prénom est peut-être America… BERNARD ROISIN

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