chronique

"J'aime passer du saint au salaud"

Le baryton-basse italien poursuit une carrière de metteur en scène et propose, à l’ORW, une lecture électrique et belliqueuse de "La Damnation de Faust", de Berlioz.

Il a joué dans de nombreux films-opéras, en personnifiant notamment, de manière magistrale, le "Don Giovanni" de Joseph Losey (1978), tourné entièrement en décors naturels, en Vénétie. Un succès tel, à l’époque, que le soliste s’identifie longtemps au rôle, qu’il tiendra sur scène près de… 350 fois. Le cinéma l’attire: Alain Resnais, Andrzej Zulawski, Francesco Rosi et Benoît Jacquot recourront tour à tour à ses talents d’acteur/chanteur/séducteur. Fort de cette expérience, et rendu célèbre par ses interprétations légendaires de "mauvais" (Méphisto, Scarpia, Boris Godounov…), Ruggero Raimondi est passé définitivement, depuis quelques années, de l’autre côté de la rampe.

À 75 ans, et pour la deuxième fois (après "Attila" de Verdi, qu’il a mis en scène en 2013), le baryton-basse italien à la silhouette haute et au sourire ravageur répond à l’appel de l’ORW. Au programme: "La Damnation de Faust" (1846), qu’on n’avait plus entendue à Liège depuis un quart de siècle. Pour qui aime le diable, ça tombe plutôt bien, puisque le chef-d’œuvre de Berlioz fait la part belle aux couleurs des ténèbres…

Pourquoi cette attirance pour les "grands méchants"?
Les scélérats sont fascinants, terribles, inquiétants! Quand je chantais Scarpia, sous la direction de Karajan, je m’effrayais moi-même. Pourquoi les mauvais sont plus passionnants, je l’ignore. Mais en faisant le mal pour le mal, ils offrent plusieurs facettes de leur identité. Moi aussi j’aime passer du saint au salaud – au théâtre, bien sûr. Parce que dans la vie, je suis quelqu’un de très, très bon! (Rires)

©Lorraine Wauters - Opéra Royal de Wallonie.

En cinquante ans de carrière, vous n’avez quand même pas figuré beaucoup de héros sympathiques…
Mmmm, voyons… Qu’est-ce que j’ai chanté de gentil… Don Quichotte? C’est sans doute le moins odieux. C’est vrai: la méchanceté, ça paie beaucoup mieux!

Mais en faisant le mal pour le mal, les mauvais offrent plusieurs facettes de leur identité.

Qu’avez-vous prévu d’infernal dans votre Damnation?
L’équipe (c’est un vrai travail collectif, à Liège) a fait des liens avec la Première Guerre mondiale. La fameuse Marche hongroise (NDLR: celle que dirige Louis de Funès dans "La Grande Vadrouille") nous a donné l’idée d’illustrer ce passage par un montage de diapositives de 14-18: les tranchées, les cadavres sortis de terre, les exécutions de déserteurs, les femmes éplorées… Tout ça fonctionne à merveille.

Pourtant vous n’êtes pas fan des approches modernes à l’opéra…
Ce n’est pas un changement radical, ici. Ca sera plutôt marqué dans les costumes. Et puis, on a fait un rapprochement avec Nikola Tesla, l’inventeur du courant alternatif, un personnage fantastique né en 1856, inventeur et technologue génial, archétype du savant fou. Le fait que Faust ait toujours cherché, de son côté, des explications "scientifiques", comme ce qui donnait sa puissance au soleil, à la lune, à l’amour, nous a menés à cette symbiose surprenante. Faust, c’est un peu Tesla.

Tout n’est pas si sombre, alors?
Non! Méphistophélès est même doté d’humour! Ses airs célèbres en sont tout imprégnés. Et à côté de la jeune Marguerite (elle a 15 ans, dans l’histoire, elle est éblouissante), les chœurs sont très beaux, très joyeux!

Vous avez chanté, puis mis en scène des opéras dans lesquels vous chantiez, puis juste mis en scène… Avec le recul, quelle fonction vous a procuré le plus de satisfaction?
Ce sont trois mondes différents… Le pire, pour moi, fut de chanter en version concertante, sans mise en scène. J’ai toujours eu envie de bouger, je trépignais, j’étais énervé. Je préfère de loin l’opéra. C’est comme une forme de psychanalyse. On plonge loin en soi, on en extrait toutes sortes d’inhibitions. C’est magique. Rien qu’en fixant les gens dans les yeux, en leur envoyant des pensées ou de l’énergie positives, j’arrivais à chauffer complètement une salle au départ un peu tiède. Le cinéma m’a apporté beaucoup sur ce plan. En tout cas, une certaine rigueur dans le regard.

Quel est celui que vous portez sur la jeune génération?
J’ai donné beaucoup de master classes, dans plusieurs pays, et je dois dire que la plupart du temps, les jeunes solistes ne travaillent pas assez. Ils pensent que chanter, c’est une chose facile. Ils veulent forcer. Or la voix, ce n’est jamais la force mais la subtilité, la couleur, la respiration…

Parlons de la vôtre… Et de la polémique autour de votre tessiture.
J’ai acquis une voix d’adulte à 15 ans. J’étais alors clairement une basse. Puis, lentement, ma voix a commencé à devenir limpide, à grimper dans les aigus. Vers 47 ans, j’ai perdu la faculté de chanter les grands rôles graves, comme Arkel ou Boris Godounov. Je suis devenu baryton-basse et je me suis tourné vers d’autres personnages, comme Scarpia, Falstaff, Iago… J’aurais voulu chanter du Wagner, "Der Fliegende Hollander" – mais là, c’était compliqué, avec l’allemand…

Et maintenant? Votre voix monte encore? Vous allez finir soprano?
Ah ah ah! Je ne sais pas exactement. Je sais juste que j’interprète pas mal "Strangers in the Night"… (Il fredonne).

"La Damnation de Faust", d’Hector Berlioz, mis en scène par Ruggero Raimondi avec l’Orchestre et Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie, sous la direction de Patrick Davin. à Liège du 25 janvier au 5 février 2017, www.operaliege.be.

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