Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey: "Nous n'avons pas voulu d'un univers #MeToo"

Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey dans un nouveau projet plein d'audace, à l'ORW. ©rv

Unis à la scène comme à la ville, le cinéaste et la chorégraphe bruxellois montent "La Sonnambula", de Bellini, à l’Opéra royal de Wallonie. Un duo de choc pour un spectacle fantasmagorique et… chavirant!

Répétition danse, en ce midi pluvieux, de l’acte I de "La Sonnambula" (1831), chef-d’œuvre romantique, languide et divagant de Vincenzo Bellini. Sur la scène liégeoise, l’artiste multidisciplinaire Violette Wanty et le contorsionniste Aurélien Oudot donnent vie aux amours contrariés des deux tendres héros, Amina et Elvino. Comme un petit chat mignon, elle vient se lover dans ses bras. Il s’éloigne, elle se fige… Suspendu dans les cintres, un dispositif vidéo capte la séquence et la projette, déformée, sur un écran vertical géant: ne reste, vue du ciel, que l’image du jeune homme, éthérée, diaphane, que la somnambule enlace sans joie. Fantomatique!

Renversant la gravité, faisant des danseurs couchés au sol des silhouettes flottantes dans un monde en constante mutation, cette mise en scène chimérique conjugue les talents du couple formé par Jaco Van Dormael, 63 ans, et sa compagne Michèle Anne De Mey, 60 ans - sans oublier Zaza, leur scottish terrier bringé. A l’Opéra royal de Wallonie, auquel il reste exclusivement fidèle, le cinéaste signe ici sa troisième production opératique, après "Stradella" (en 2012) et "Don Giovanni" (en 2016). La chorégraphe, elle, y avait réglé les mouvements d’"Aïda", au printemps dernier. Quant à la petite chienne, habituée des plateaux, elle se contente d’une apparition muette, dans l’ouverture…

 

Cette Sonnambula, une nouvelle affaire de famille, en somme ?

"Nous avions envie de réaliser, ensemble, quelque chose qui ramène vraiment le ballet au cœur de l’opéra."
Jaco Van Dormael
Cinéaste

Jaco Van Dormael: Après "Kiss and Cry", "Cold Blood" et "Amor", notre dernière collaboration en 2017 (NDLR : sur des images tournées par Jaco, Michèle Anne y dansait, seule, son expérience de mort imminente), nous avions envie de réaliser, ensemble, quelque chose qui ramène vraiment le ballet au cœur de l’opéra. Et Michèle Anne adorait "La Sonnambula"… même si elle n’en connaissait que les grands airs…

Michèle Anne De Mey: C’est exact, je n’avais jamais vu ni même entendu l’opéra en entier. Mais son côté pastoral, champêtre, idyllique et hypnotique, tout ça me parlait énormément.

JVD: On voulait que le résultat soit très chorégraphique, que des images résonnent, qu’elles permettent en quelque sorte de "mieux écouter la musique".

MADM: J’ai trouvé intéressant qu’on en revienne à l’idée de la narration du ballet: les vidéos, les chorégraphies accompagnent l’histoire, mais en proposant des codes imaginaires, lyriques, oniriques. La danse sied à une possible différence d’écoute de la musique. Les solistes chantent, et leurs neuf doubles, ici, interprètent ce qu’ils évoquent en gestes et culbutes. Il y a beaucoup d’acrobaties. En plus des danseurs de ma compagnie Astragales, on a engagé presque toute la troupe franco-américaine des Back Pocket (dont le dernier spectacle de cirque a remporté le prix Maeterlinck de la critique, en 2019, NDLR).

 

Vous maîtrisez donc maintenant parfaitement le médium opéra ?

JVD: Non! Je suis un très mauvais metteur en scène… le pire que je connaisse! Je ne lis pas la musique, et je ne comprends pas l’italien... même si j’ai un peu chanté (faux) l’air du Commandeur, dans le temps. Alors je suis obligé d’imaginer des choses différentes de ce que mes collègues conçoivent. L’incompétence et le malentendu, d’où découlent souvent des idées neuves, sont très créatifs, en fait.

"On en revient à l’idée de la narration du ballet: les vidéos, les chorégraphies accompagnent l’histoire, mais en proposant des codes imaginaires, lyriques, oniriques."
Michèle Anne De Mey
Chorégraphe

MADM: Jaco veut juste dire qu’il n’a pas d’a priori sur la manière correcte de faire…

 

Synchroniser le trampoline, qui alterne surfaces dure et rebondissante, ainsi que l’œil des caméras qui filment en direct, et tous les effets spéciaux embarqués, c’est un fameux défi technique!

JVD: On est partis de procédés qu’on avait déjà développés dans "Amor". La vidéo permet l’usage de stop motions, de loops, de freezings, et d’autres artifices sans nom qu’on utilisera ici pour la première fois. Le décor est très simple, très neutre, un peu années 50, sans plus d’accessoires qu’un mouchoir, un lit, un bureau, et ceux projetés au sol par les caméras.

Le somnambulisme, l’une des grandes fascinations du XIXe siècle, reste le thème central de cette création?

Un spectacle à voir du 13 au 21 mars, à Liège. ©JONATHAN BERGER

JVD: Ah non, pas du tout! C’est l’amour! Ou plutôt l’idée que "les mecs sont des goujats"… Le livret de l’opéra est tiré de "La somnambule", d’Eugène Scribe, qui est un vaudeville. Dans le village où se passe le récit, tout le monde veut assister à un mariage, et tout le monde cherche à savoir qui couche avec qui. Il y a une ambiance qui évoque un peu Facebook, ou une cour de récré, très cruelle…

MADM: Mais on n’a pas voulu d’un univers #MeToo. C’est l’inconscient qui parle, ici. Et quand, par le renversement des perspectives, les danseurs allongés semblent marcher, il y a même un aspect comique, genre cinéma muet, ou commedia dell’arte…

À propos de cinéma, justement, après les spots récents tournés pour la SNCB, avez-vous un projet de long métrage ?

JVD: Oui, et axé sur… les rêves! Pour le scénario, on fera comme d’habitude appel à Thomas Gunzig. Ici, on n’avait pas vraiment besoin de lui… tout était déjà écrit! (Rires)

"La Sonnambula", de Vincenzo Bellini, direction musicale Speranza Scappucci, à l’Opéra royal de Wallonie, du 13 au 21 mars. Infos sur www.operaliege.be

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