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interview

Jacqueline Bir, comédienne: "J'aime les gens hors du commun, la démesure"

Jacqueline Bir dans "La dame à la camionnette". ©Marianne Grimont

À 87 ans, Jacqueline Bir se met au service d'une sans-abri, "La dame à la camionnette", d'Alan Bennett, créée en français par Alain Leempoel, à Wolubilis, au Théâtre de Liège, puis en tournée.

L'an prochain, Jacqueline Bir fêtera 70 ans de planches, d'art vivant plutôt, qu'elle éclaire encore et toujours d'idéal, de soif d'absolu, d'exigence, d'amour pour l'humain et de son inégalable musicalité. Elle qui a beaucoup joué les femmes puissantes se glisse cette fois dans les frusques d'une SDF, "The Lady in the van", porté à l'écran par Nicholas Hytner avec Maggie Smith (ici, la bande-annonce). «Cette fois, je suis franchement gratinée, moi qui, au théâtre, ait porté les plus belles robes! Mais le personnage mal accoutré n'en est pas moins humain, il a une âme», nous a glissé Jacqueline Bir à la veille de la première à Wolubilis.

D'où vous vient cette inaltérable vitalité, cette force d'affronter plus de deux heures en scène et une longue tournée? Sont-ce les textes qui vous portent?

C'est la curiosité de la vie, avancer, aller vers, vers l'avenir. J'ai dit l'autre jour que c'est peut-être ma façon de faire reculer la mort.

Vous avez incarné toutes les femmes, les reines, les indomptées, héroïnes tragiques, de Phèdre à la Callas, mais aussi les fragiles, et puis les folles, celle de Chaillot ou Charlotte de Belgique.

Je finis par me dire que j'aime le monstre, j'aime les gens hors du commun, la démesure. «La Folle de Chaillot», dans la mise en scène de Bernard De Coster, n'était pas comme on la voit d'habitude, vieille et mal attifée, elle était somptueuse! Ici, je suis franchement gratinée, moi qui, au théâtre, ait porté les plus belles robes! Mais le personnage mal accoutré n'en est pas moins humain, il a une âme. C'est une folle oui, mais je pense qu'il y a en chacun de nous de ces fulgurances qui laissent passer la lumière, des éclairs de vérité. Je n'arrive pas à me dire que tous les êtres sont «normaux», et heureusement. Une SDF est un registre que je n'ai pas encore abordé. Pourtant, j'ai joué des roulures, des pouffiasses en combinaison et bigoudis, une patronne de bordel... Au Rideau de Bruxelles, je me souviens de mon premier rôle dans «Les Possédés», j'accouchais en scène !

Vous n'avez jamais cessé de casser l'image qu'on pouvait avoir de vous, ce côté impérial dans de nombreux grands rôles, au point que vous en étiez intimidante.

Une image, ce n'est pas très intéressant, ce n'est pas ce qu'on voit qui compte, mais ce qu'on est à l'intérieur, la fragilité, la vulnérabilité. Gratter ce qui est caché justement. Moi je suis Tartempion, si j'étais une impératrice, quel intérêt y aurait-il de le jouer?

Jacqueline Bir (à dr.) et Bernard Cogniaux dans "La dame à la camionnette". ©Marianne Grimont

Vous vous êtes glissée dans la peau de toutes les femmes, avez-vous fini par savoir qui vous étiez?

Pas encore! Mais sait-on jamais qui on est, peut être le sait-on quand on s'en va. J'espère... Non, je ne sais toujours pas, je pense que nous sommes composés de tellement de facettes que cela nous permet de travailler sur la nature humaine à la manière des tailleurs de diamants. Je me dis que nous pouvons découvrir alors une multitude d'inconnus.

Dans l'acte jouer, il y a l'enfance, l'innocence de celle qui joue "pour de vrai".

Toujours! Je m'y accroche résolument, je veux garder cette lumière-là. «Quand vas-tu grandir?» Jamais! C'est pour cela qu'on joue, pour cette joie-là, et pour offrir la flamme qu'on a en nous.

Dans ce monde qui se réfère sans cesse à la raison jusqu'au déraisonnable, n'avons-nous pas terriblement d'imaginaire pour nous réinventer?

C'est à cela que je me consacre, je suis fascinée par l'imaginaire. Dans les yeux des acteurs, il y a l'univers, et tout ce qu'il ont pu vivre, souffrir. On ne cherche que cela, l'étincelle dans le regard de l'autre. Moi, j'espère être utile tout simplement, avec humilité. Ce qui a été dramatique dans ce confinement, c'est que je me suis interrogée sur le sens de ma vie, me demandant si je n'avais pas perdu mon temps. Mais je ne crois pas finalement, j'ai semé des petits cailloux.

"Une SDF est un registre que je n'ai pas encore abordé. Pourtant, j'ai joué des roulures, des pouffiasses en combinaison et bigoudis, une patronne de bordel..."
Jacqueline Bir
Comédienne

Je le conçois – et j'aurais été mortifiée si le public avait été contaminé par ma faute – mais ces gens au pouvoir, devraient tout de même réaliser qu'en fermant les lieux de spectacles, des êtres ont été blessés.Moi, je suis une vieille dame, ce n'est pas grave et je suis quelqu'un de fort, j'ai traversé des choses tellement plus difficiles, mais des jeunes ont vécu cela avec beaucoup de difficultés.

Nous bavardons la veille de la première d'un spectacle qui était prêt l'an dernier, et n'a pu être représenté. Dans quel état d'esprit êtes-vous?

C'est toujours difficile de créer en langue français une pièce anglaise, très différente de notre théâtre cartésien. Je ne suis jamais sûre de rien, je viens avec humilité me mettre au service de ce personnage.

©Marianne Grimont

Que vous a-t-il apporté ?

Le sens de la difficulté, nous avons beaucoup parlé avec le metteur en scène Alain Leempoel, qui est aussi un ami et que j'avais peur de perdre si nous nous disputions! Il l'a voulait moins fantasque, moins drôle que je ne la percevais au départ, d'après le livre écrit par l'auteur avant sa pièce, plus sombre, et dans laquelle il se dédouble de manière très intéressante. Il y a l'Alan Bennett qui vit avec cette bonne femme garée devant chez lui depuis quinze ans, et celui qui écrit sur cette situation, et tous deux sont en conflit l'un avec l'autre. Moi aussi je me suis cogné à elle pour la comprendre, faire le lien entre ce qu'elle montre et ce qu'elle est. J'espère que je pourrai transmettre qu'elle est tout simplement un être, et non pas une caricature, mais quelqu'un en attente d'exister, d'être reconnue, adoptée.

L'art nous permet de regarder la réalité autrement?

Absolument. Et le propos nous concerne aujourd'hui tout de même... Cette femme, nous l'apprenons à la fin, était une artiste, une concertiste, qui après un accident de la vie s'est retrouvée à la rue. Nous en croisons tous les jours, dans nos rues. C'est à nos portes aussi, comme aux États-Unis, ces gens qui vivent-là dans leur voiture. Comment arrive-t-on à survivre dans ces cas-là, comment parvient-on à trouver sa place? Je trouve cela exemplaire. Sa complète marginalité, et sa foi qui la soutient, la sauvent. Sa force aussi, curieusement, est son agressivité, qui lui permet de s'introduire auprès de cet auteur.

"Il faut regarder la pièce aussi comme une critique de la société. Les «gens», nous les connaissons, les «gens», la façon dont ils regardent les autres."
Jacqueline Bir
Comédienne

Elle ne veut pas inspirer la pitié.

Non! Il faut regarder la pièce aussi comme une critique de la société. Les «gens», nous les connaissons, les «gens», la façon dont ils regardent les autres. C'est ce qui est intéressant aussi dans la construction de ce texte. Alan Bennett s'y dédouble, il est celui qui vit la situation et celui qui écrit sur ce qu'il vit. Et ils entrent en conflit l'un avec l'autre.

Vous, vous jouez avec vous-même depuis 1952 et avez vieilli avec vos personnages.

J'ai eu mon premier cachet à 18 ans et je peux dire que j'ai rempli ma vie avec ce métier, cela ne m'a pas empêché de vivre à coté; j'ai réussi mon parcours, merci à mes parents qui ont cru en moi.

Et à tous ces metteurs en scène qui m'ont proposé des rôles, m'ont aidé à être différente à chaque fois, c'est un privilège, j'ai eu beaucoup de chance. Quand ce sera mon heure, je partirai tranquille, je n'aurai ni regret, ni envie, j'ai fait ce que j'avais à faire.

Extrait de "La dame à la camionnette"

«Miss S. ne faisait pas la différence entre la peinture émaillée dont on se sert pour la carrosserie des voitures et la laque ordinaire, qu’elle ne se souciait d’ailleurs pas de mélanger... Résultat, ses divers véhicules donnaient tous l’impression d’avoir été recouverts d’une couche d’œufs brouillés ou de crème anglaise constellée de grumeaux.»

«Miss S. adorait le jaune (‘la couleur du pape’) et ne se résolvait jamais bien longtemps à conserver la teinte d’origine de ses véhicules. Tôt ou tard on finissait par la voir faire lentement le tour de son domicile ambulant (bien qu’immobilisé) dont elle badigeonnait peu à peu la carrosserie rouillée, un petit pot de peinture jaune primevère à la main.»

"La dame à la camionnette"

d'Alan Bennett. Adaptation et mise en scène d'Alain Leempoel, avec Jacqueline Bir, Bernard Cogniaux, Patrick Donnay, Frederik Haugness, Isabelle Paternotte.

>À Wolubilis, jusqu'au 9 octobre.
>Au Théâtre de Liège, du 12 au 16 octobre.
>Puis en tournée en Belgique, jusqu'au 20 novembre.

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