"Jakob Lenz", une heure de folie pure

©© Bernd Uhlig

Le baryton Georg Nigl offre à La Monnaie une version magistrale de l’"opéra de chambre" créé par Wolfgang Rhim en 1979. Une œuvre contemporaine révélée à sa juste valeur.

La démence est la pire des prisons, une incarcération mentale, sans barreaux, à la fin inéluctable et toujours dévastatrice. L’opéra "Jakob Lenz", de Wolfgang Rhim, ne dit rien d’autre. Mais il l’exprime avec une telle émotion que, depuis sa création à Hambourg il y a 35 ans, ce "théâtre en musique" s’est imposé comme une oeuvre-phare du XXe. La version qu’en présente ces jours-ci La Monnaie, coproduite avec l’Oper Stuttgart où elle a déjà remporté tous les suffrages, est magistrale, et pas seulement parce que le baryton autrichien Georg Nigl s’y révèle, dans la peau de Lenz, un époustouflant interprète.

Sur le plan formel, "Jakob Lenz" est un "opéra de chambre", avec trois solistes vocaux, six choristes et onze musiciens, réunis pour une bonne heure à peine. Mais cette économie de moyens rend plus prégnante encore sa puissance émotionnelle. Alors qu’il n’avait à l’époque que 26 ans, Wolfgang Rihm avait, déjà, trouvé un assemblage de sonorités en parfaite accointance avec le propos halluciné du texte.

"À présent, tout me semble si étroit, si étroit. J’ai parfois l’impression de heurter le ciel avec mes mains; oh, j’étouffe!".
Jakob Lenz

Le livret de M. Fröhling retrace en effet un épisode dramatique de la vie du dramaturge Jakob Lenz (1751-1792). Un temps ami de Goethe, avec lequel il se brouilla on ne sait trop pourquoi, Jakob Lenz bascula peu à peu dans la folie, avant de s’en aller mourir dans une rue de Moscou. Il avait cependant eu le temps de laisser quelques œuvres frappées du sceau "Sturm und Drang", animé notamment par Goethe, et qu’un Carl-Philip Emmanuel Bach servit si bien en musique.

La matière littéraire de ce "Jakob Lenz" s’inspire de la nouvelle éponyme que Georg Büchner consacra, en 1835, au court séjour que Lenz, en crise profonde, passa chez le pasteur alsacien Oberlin. Ses amis l’y avaient envoyé, espérant une amélioration de son état. La semaine tourna au cauchemar. Dans sa nouvelle, Büchner prêta ainsi à Lenz une phrase résumant le carcan qui lui broyait la tête: "À présent, tout me semble si étroit, si étroit. J’ai parfois l’impression de heurter le ciel avec mes mains; oh, j’étouffe!".

Direction au scalpel

La gravité du sujet exigeait une démonstration sans temps mort. En enchaînant treize courts tableaux, à l’intensité dramatique croissante, Rhim a su rendre l’engrenage de la folie de plus en plus insoutenable. Nous voilà complices impuissants de la dérive démentielle de Jakob Lenz, en proie à un dédoublement schizophrénique de la personnalité et à des voix intérieures (six choristes) annihilant toute capacité restructurante.

Pour accompagner musicalement ces états de transe, cette désespérance, mais aussi quelques éclairs d’espoir, Rhim brouille les pistes avec une instrumentation peu orthodoxe: trois violoncelles – tellement humains! –, de riches percussions, un mélange de cuivres et de bois qui se dispute l’air et le feu… Et même un clavecin, dont on ne sait trop si le son pointu traduit bouffée d’espoir ou rire désabusé.

©© Bernd Uhlig

Cette musique complexe se veut "pathétique", selon le mot de Rhim lui-même. Le chef français Franck Ollu en a, en tout cas, perçu l’immense richesse. Ses gestes sculptent au scalpel une partition difficile avec une évidence souveraine, emportant à sa suite les excellents chambristes de La Monnaie.

Côté voix, on a déjà dit toute la fascination qu’exerce Nigl dans la peau de Lenz. Son panel de couleurs et de caractères, indispensable dans ce rôle aux registres multiples, se double d’un engagement scénique qui laisse pantois. Les deux autres rôles, moins lourds mais pas moins essentiels à la dramaturgie, sont assumés avec une belle cohérence par la basse Henry Waddington, en généreux pasteur Oberlin, tandis que le ténor John Graham-Hall se révèle un inquiétant "docteur" Kaufmann. Quant à Andrea Breth – dont les mises en scène à La Monnaie de "Katia Kabanova" et de la "Traviata" avaient pu irriter –, elle signe ici une réalisation qui ne fera pas débat. C’est froid, glauque, toujours juste, avec un décor calibré sur plusieurs niveaux scéniques. À l’image de la maladie mentale, et de ses tiroirs sans fond.

"Jakob Lenz", de Wolfgang Rhim. Théâtre royal de la Monnaie, jusqu’au 7 mars, www.lamonnaie.be, 02 229 12 11.

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