Jasmina Douieb et Ismaïl Akhlal, deux regards sur l'identité belgo-marocaine

©Eslem Akdag

Jasmina Douieb, comédienne et metteuse en scène de "Moutoufs" et Ismaïl Akhlal, coauteur et interprète de "Bab Marrakech", tous deux programmés au Royal Festival de Spa, portent avec beaucoup de lucidité un regard sur la manière dont la société enferme ses citoyens dans des cases.

À l’occasion du Royal Festival de Spa, les spectacles "Moutoufs" et "Bab Marrakech" reviennent soulever le débat du racisme et de la perception que notre société a des gens d’origine différente. Jasmina Douieb, comédienne et metteuse en scène du premier spectacle et Ismaïl Akhlal, coauteur et interprète du second, ont trouvé leur inspiration dans ce débat ainsi que dans la difficulté à vivre la double identité des enfants d’immigrés ou de couples mixtes.

Employé chez Actiris et membre de l’association Ras El Hanout, qui a pour objectif l’éducation et les échanges par la culture à travers des ateliers de théâtre pour adolescents et la création de spectacles, Ismaïl Akhlal se retrouve un jour à devoir remplacer au pied levé son père malade, au comptoir de l’épicerie familiale, située chaussée d’Ixelles. "C’est là que tout a commencé, explique-t-il. Au début, ce n’étaient que quelques posts Facebook amusés. J’y racontais des petites histoires vécues dans la journée, les discussions dans la file d’attente."

Il s’est retrouvé à devoir apprendre les rudiments de six, sept langues pour servir des clients de toutes nationalités. Un jour, une femme d’origine slave entre dans le magasin et lui demande comment préparer un bon couscous. En lui répondant, une cliente marocaine l’interrompt et donne d’autres conseils. Puis à peu près tous les clients présents dans le magasin s’en sont mêlés. "Tout le monde avait un avis et pas que des personnes d’origine marocaine, s’amuse Ismaïl Akhlal. À ce moment-là, j’ai vraiment pris conscience que Bruxelles était une ville extraordinaire de par sa dimension multiculturelle et c’est ce que j’ai voulu raconter dans le spectacle."

Si "Bab Marrakech" s’inscrit consciemment dans un contexte social et politique post-attentats – "J’avais vraiment besoin que l’on évacue l’analyse communautariste, que l’on parle de cette chance formidable que nous avons à Bruxelles d’avoir un tel mélange d’identités", précise Ismaïl Akhlal –, ce n’est pas le cas de "Moutoufs".

Une discussion à bâtons rompus devenue spectacle

Créé par une bande de comédiens professionnels à la double identité – Marocains par le père, Belges par la mère –, ce spectacle est le fruit d’une écriture collective, comme autant de petites histoires reliées par l’enfance. "Tout est parti de discussions à bâtons rompus sur nos parents, sur notre enfance", raconte Jasmina Douieb. Dans ces discussions, ils se sont vite rendu compte qu’ils avaient vécu des choses assez similaires, notamment dans leurs rapports à leurs pères marocains. Assez vite, ils se sont dit que ce serait intéressant de mettre ces histoires par écrit, sans objectif précis au début, juste dans l’envie de parler de leurs papas.

Petit à petit, après plusieurs séances d’écriture, ils ont commencé à envisager d’en faire un spectacle, mais en aucun cas de l’inscrire dans un contexte social, sociologique ou politique. "ça ne nous a même pas traversé l’esprit. On voulait juste parler de nos histoires d’enfants", indique Jasmina Douieb. D’où le titre de la pièce, "Moutoufs", puisque, dans la cour de récré, leur double identité était ramenée à une forme de bâtardise.

Finesse et humour

S’il n’est pas lié à une actualité particulière, le spectacle, petit bijou d’écriture, traite avec beaucoup de finesse et d’humour du racisme vécu par les comédiens dans leur enfance – racisme qu’ils ont dû intégrer comme on s’adapte à un handicap –, de religion, de transmission compliquée d’une identité marocaine presque refoulée par leurs pères. "À la base, on ne voulait pas parler de religion, on avait l’impression que ça allait occulter le propos", précise Jasmina Douieb.

C’est en montrant des étapes de travail à des programmateurs que le sujet a été mis sur la table. Ils se sont soudainement rendu compte qu’ils ne pouvaient pas échapper au contexte ambiant. "Mais pas question de parler de radicalisme, ça aurait complètement entraîné la pièce ailleurs que là où on voulait l’amener."

La question de l’islam s’est donc invitée presque malgré les comédiens-auteurs, mais le sujet y est traité avec du recul, presque sur le mode de la confidence. Comme quand l’un des comédiens raconte qu’il fait le ramadan, ne mange pas de porc, mais boit volontiers de l’alcool. C’est dit comme une évidence, comme le résultat de sa double culture.

Une diversité trop peu exposée

Malgré eux, malgré le fait qu’ils soient Belges, de parents d’origine marocaine ou de parents mixtes, Jasmina Douieb et Ismaïl Akhlal expriment tous deux cette curiosité d’être régulièrement ramené à leur origine marocaine. "Je ne cherche pas à échapper à mon identité, explique Ismaïl Akhlal. Mais je ne voudrais pas qu’elle soit un frein." "Pour moi, cela n’a jamais vraiment été un frein", nuance Jasmina Douieb. Mais elle admet qu’il lui est arrivé plusieurs fois d’être confrontée à des personnes, même bienveillantes, qui l’ont ramenée à cette identité "qui, pour moi, est assez floue".

C’est ainsi qu’à l’université, une prof de philosophie lui a dit qu’elle était courageuse, sous-entendant qu’elle l’était du fait d’être d’origine marocaine et de faire des études universitaires. Jasmina se rappelle également que, quand un parti politique lui a proposé d’être sur leur liste, elle a senti que c’était parce qu’elle avait un nom à consonance marocaine.

Comment échapper à cette stigmatisation, qu’elle soit sournoise ou bienveillante? Nos deux interlocuteurs font le même constat: il est difficile de se fondre dans une société qui a besoin de cataloguer les personnes. "Bruxelles est une ville multiculturelle dont la moitié de la population est d’origine étrangère, explique Ismaïl. C’est ce qui fait sa force et lui donne une dimension extraordinaire." Mais cette diversité n’est pas suffisamment exposée, selon lui. Il déplore qu’on ne la voie pas ou peu à la télé, et pas plus souvent sur les scènes de théâtre. "Or, pour qu’une société soit bien avec elle-même, elle doit pouvoir se regarder dans le miroir et s’y reconnaître", soutient-il.

"De manière générale, je pense que c’est quand même plus compliqué pour les garçons, enchaîne Jasmina Douieb. C’est comme si, en tant que femme, on était moins ‘dangereuse’." Par contre, ils ont constaté, avec les autres comédiens de "Moutoufs", qu’ils étaient, en quelque sorte, victimes d’une autre stigmatisation. Celle, en tant que comédien, de n’être identifiable ni comme Belge, ni comme Marocain. "Un jour, j’ai été contactée pour jouer dans un spot contre le racisme. Au bout de deux scènes, le réalisateur m’a dit que ça n’allait pas, que je n’étais pas assez typée", raconte-t-elle.

Sans en faire un discours politique, Jasmina Douieb et Ismaïl Akhlal abordent, à travers leurs spectacles, ces questions avec franchise et humour et nous racontent, chacun à leur manière, comment ils ont réussi à se construire à l’ombre d’une société qui refuse encore de se voir telle qu’elle est, multiple et métissée.

Les deux spectacles, "Moutoufs" et "Bab Marrakech" sont à découvrir au Royal Festival de Spa. Le débat se poursuivra avec eux après les représentations. Sans volonté de jouer les hérauts d’une cause, mais pour ouvrir le dialogue avec le public.

"Bab Marrakech", les 16 et 17/8 à 18h30, au Casino de Spa. "Moutoufs", le 17/8 à 20h30 au Théâtre Jacques Huisman. www.royalfestivalspa.be, 0800.24.140.

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