Je t'aime, moi non plus

©BRUNO MULLENAERTS / Théâtre le Public

Dans "L’Amant", un homme et une femme s’écharpent, avec méchanceté, humour, et pas mal d’amour aussi. Une comédie aigre-douce sur les aléas de la complaisance et la sincérité dans le couple.

Un intérieur cossu, petit bourgeois… Madame, femme au foyer. Monsieur, employé comptable dans une grande société. Une petite vie bien tranquille, banale, en apparence du moins, jusqu’au moment où la conversation entre les deux époux dérive vers l’aberration. N’apprend-on pas ainsi, de la bouche même de Monsieur, que Madame a un rendez-vous cet après-midi? Et qu’il s’agirait de rien de moins que de quelques heures dévolues à son amant, ici même, dans la maison commune? Une couche supplémentaire quand Monsieur, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, va jusqu’à prendre des nouvelles de l’Amant, s’intéresse au programme de l’après-midi, et prend même soin d’enregistrer l’heure à laquelle son retour au foyer ne sera, à coup sûr, pas importun. Un couple libre? Soit! Tant mieux pour Madame dont, à l’aperçu de l’allure "bien comme il faut", on n’en aurait certainement pas attendu autant. Sauf que… si la scène est sans conteste drôle, elle révèle déjà une tension fleurant quelque chose d’amer. Et si Monsieur n’était pas si blasé et conciliant qu’il aime le laisser paraître? Et si l’Amant n’était pas aussi à l’aise dans les pénates de Monsieur? Et si Madame n’était pas aussi libre d’esprit ni aussi complaisante quand elle découvre que son "si gentil et si accommodant" mari, lui aussi, entaille joyeusement les liens sacrés du mariage?

Une étrange histoire d’amour

À la lecture de ce qui précède, l’on pourrait présager un de ces vaudevilles mille fois rabâché et recraché à toutes les sauces. Mais cette pièce se veut heureusement autrement plus subtile. Derrière les dialogues conventionnels, aimables et bienveillants, se dissimulent une méchanceté et une causticité qui va crescendo de part et autre du paisible foyer.

"L’Amant" joue sur une multitude de notes et dupe son public plus d’une fois.

Monsieur et Madame jouent, se tournent autour, se provoquent, jouent les affranchis, les sûrs de soi, les "on est au-delà de cela". Ils s’aiment, c’est indéniable, mais ils se martyrisent. Au fil des scènes, les façades s’écroulent, les ressentiments dus aux mille et une petites humiliations remontent à la surface. Les sous-entendus se font de plus en plus acerbes, on rit toujours mais un peu jaune, on prend à son compte la réelle détresse de l’un, on se laisse envoûter par le jeu étrange (malsain?) de l’autre.

D’abord bien définies, les personnalités s’emmêlent. Qui joue avec qui, qui couche avec qui, qui aime qui? Qui est l’amant, qui est le mari? Madame, est-elle maîtresse de l’un ou pute de l’autre? D’abord très simple, l’intrigue s’intensifie, se complexifie, tourne doucement au tragique et à la schizophrénie, frôle régulièrement le burlesque, mais la bouffonnerie ne dure qu’un instant pour rapidement tourner à l’aigre et à l’humour pour le moins mordant.

"L’Amant" joue sur une multitude de notes et dupe son public plus d’une fois. On se perd souvent pour retrouver quelques repères tangibles un plus loin, et se perdre à nouveau dans cette tragicomédie à la fois acerbe et tendre. Quand la sincérité se prend les pieds dans les douleurs d’une complaisance trop forcée.

"L’Amant" de Harold Pinter au Théâtre Le Public, jusqu’au 14 février 2015. Mise en scène Aurore Fattier, avec François Sikivie, Delphine Bibet et Michel Collige. www.theatrelepublic.be, 0800 944 44.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés