Jeanne d'Arc, seule en Cène

D’une sincère détresse, Audrey Bonnet impose son évidence avec la fragilité de l’épure et la force du destin. ©DE MUNT / LA MONNAIE

La comédienne Audrey Bonnet transcende la "Jeanne d’Arc" d’Honegger dans une mise en scène radicale, à la Monnaie.

Il y a des spectacles dont on ne sort pas indemne. En refusant de sanctifier Jeanne d’Arc pour mieux dénoncer la mise à mort d’une jeune idéaliste, Roméo Castellucci a frappé fort et juste. Et si sa "Jeanne d’Arc au bûcher", mystère lyrique d’Honegger sur un livret de Claudel et présenté à la Monnaie jusqu’au 12 novembre, en bouleversera plus d’un, c’est d’abord parce qu’il débarrasse la Pucelle du fatras idéologique qui en a sclérosé la postérité. Ce qui l’intéresse, lui, c’est de retrouver la femme, la vraie, qui a été engloutie par le mythe.

Place dès lors à une salle de classe de la République, élèves disciplinés. La cloche déclenche la débandade libératrice, qui laisse les lieux déserts aux mains du concierge. Ce factotum grisâtre range les chaises et les bancs avant de sombrer, peu à peu, dans une rage dévastatrice. Dans la classe ravagée, il entame sa lente mutation. Dépouillée de ses vêtements d’homme, Jeanne apparaît. Jeanne naît. Et quand on naît, on est nu.

La mort de Jeanne, ici, n’est plus celle d’une héroïne mais d’une femme terrifiée.

Le calvaire d’une "prisonnière politique"

"Transgenre obscène", ont hurlé les intégristes, oubliant que Jeanne fut (aussi) condamnée par l’Église pour avoir porté des habits masculins. Passons. Car la nudité d’Audrey Bonnet, grand corps émacié aux gestes d’une infinie pudeur, d’une sincère détresse, impose son évidence avec la fragilité de l’épure et la force du destin. La comédienne française, voix sombre aux accents androgynes, hurle sa vérité sans oripeaux – "la claire épée de Jeanne ne s’appelle pas la haine, mais l’amour" – dans un impossible dialogue avec Frère Dominique, incarné par le sobre Denis Podalydès.

"Jeanne d’Arc au Bûcher"

Honegger/Claudel

  • Note : 4/5

Mise en scène: Roméo Castellucci.

Direction musicale: Kazushi Ono

Alors, on vacille face à Jeanne la folle, la sorcière chevauchant son balai, dans une solitude qu’amplifie la dissimulation des solistes et des chœurs – tous remarquables – aux derniers balcons. De là-haut leurs voix noient le public dans une enveloppe sonore qui l’aspire aux côtés de Jeanne, sur la scène, mais le laisse impuissant face à l’échafaud moral.

Dans la fosse, la main experte de Kazushi Ono a retrouvé son orchestre comme s’il ne l’avait pas quitté depuis dix ans, sublimant musique et chœurs. Il fallait ce chef d’exception pour célébrer une aussi improbable partition, avec ses ondes Martenot et son foisonnement de styles et de rythmes, entre sarcasmes glauques et élans lyriques, récitatifs ciselés et envolées symphoniques.

Maître Ono est bel et bien l’ultime ciment de ce huis clos qui ne raconte pas la vie d’une sainte mais le calvaire de celle qui fut, comme l’écrivit autrefois Régine Pernoud, "une prisonnière politique seule face aux fanatismes qui tuent".

La mort de Jeanne, ici, n’est plus celle d’une héroïne regardant le ciel à travers les flammes mais d’une femme terrifiée qui creuse la terre à mains nues pour s’y enfouir, abandonnée de tous. Cette Jeanne-là porte une part de notre humanité. Elle est d’une terrible actualité dans un monde où l’on brûle encore et toujours les idéalistes.

Jeanne d'Arc au bûcher

Récupération | À qui est Jeanne?

Les cathos intégristes rompus à la police de la pensée avaient déjà voulu brûler la "Jeanne d’Arc" de Castellucci lors de sa création à Lyon en 2017. Il avait fallu convoquer la police antiémeutes. On a pu craindre un moment que La Monnaie allait connaître le même sort. Il n’en a rien été. Il est cependant mal venu de reprocher à Castellucci, que l’on a connu nettement plus polémiste, le droit de s’octroyer sa propre lecture de la Pucelle. Jeanne enfila aussi des frusques moins droitières. Voltaire en fit une libertine, la France républicaine ne la bouda pas non plus. On ne peut blâmer le metteur en scène d’avoir agi en homme de réflexion plutôt qu’en nervi d’une cause. Et le texte splendide du très catholique Claudel se gardait de permettre toute récupération cléricale. 

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