L'art de prendre la balle au bond

©France Dubois

Non content d’être un comédien sollicité, Jean-Louis Leclercq, qui fut un pilier de la Ligue d’impro et du Magic Land Théâtre, interprète ses propres créations, enseigne, fait de la télé, joue à l’acteur et surtout supporte le Standard!

Venu à moto de Watermael-Boisfort à Uccle, la commune son enfance, Jean-Louis Leclercq enlève son casque pour découvrir celui blanc de ses beaux cheveux. Malgré ses 61 ans, sa veste de motard, ses petits yeux rieurs derrière des lunettes rondes et un sourire espiègle confèrent un air de vieux gamin à celui qui fut Geppetto dans "Pinocchio" à Villers-la-Ville l’été dernier. Ce désormais grand-père qui a fait toutes ses classes au collège Saint-Pierre local, avoue pourtant n’avoir aucune formation théâtrale à la base.

En bon motard, Jean-Louis a beaucoup slalomé entre les véhicules que lui offrait l’existence. Après un régendat, il part en Louisiane enseigner le français un an durant, malgré une grande envie de théâtre que ses parents désapprouvent. À son retour d’Amérique, il intègre malgré tout la troupe Ourva qui pratiquait un théâtre très cérébral. "Nous jouions dans des souterrains place Royale, faisant des lectures de Thésée dans la mouvance plan K."

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Par chance, au sein de la troupe se trouvait un certain Jacques Drouot, le frère de Jean-Claude alias Thierry La Fronde. Voyant le jeune Jean-Louis s’ennuyer, il lui fait part de l’ouverture d’une maison des conteurs et lui conseille de remettre un projet de spectacle. "J’ai présenté un seul en scène qui s’appelait Haahum… parce que je commençais de la sorte. Le spectacle a bien marché." Au point que des membres de la toute nouvelle Ligue d’improvisation venus voir la pièce lui proposent d’intégrer la troupe. Pour Jean-Louis, c’est une révélation et sa première école de théâtre. "J’ai soudain découvert le milieu, les comédiens professionnels. J’y suis resté dix ans: sept ans comme jouteur, trois ans en tant que coach."

Sur les bancs de cette école, le comédien rencontre Erik De Staercke à qui, très vite, il soumet un projet de spectacle à deux. "Sauvez-vous" sera un beau succès d’estime et séduira la troupe du Magic Land Théâtre par son côté décalé. "Pendant dix autres années, j’ai œuvré de manière très intensive au sein du Magic Land: aussi bien au niveau de l’animation de rue, une forme théâtrale très exigeante, que sur scène. Ce fut ma seconde école de théâtre après la Ligue d’impro".

À la Ligue justement, le comédien rencontre d’autres désormais incontournables du théâtre belge, comme Bernard Cogniaux ou Marie-Paule Kumps. S’il admet compter parmi son public actuel des fidèles de la Ligue ou de la troupe de Patrick Chaboud, il affirme avoir d’abord du boulot grâce aux spectacles qu’il crée. "Sinon je n’aurais pas assez de travail, à l’instar de beaucoup des comédiens. Et ce, malgré la bouteille que j’ai acquise…"

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Leclercq produira d’ailleurs un second seul en scène intitulé "107.7. Radio Coulon-la-Douce" mis en scène par Patrick Chaboud du Magic Land. L’histoire d’une radio libre, que Jean-Louis Leclercq interprétera plus de 150 fois. Il fut d’ailleurs lui-même animateur… s’anime-t-il: "au micro d’une émission qui s’appelait tomate-crevettes, l’émission qui noie l’actualité dans la mayonnaise". D’autres succès et créations suivront entre autres "Ca suffit Mathilde" spectacle impertinent pour l’époque sur le couple princier et "La chute finale" avec de nouveau Erik De Staercke, pièce récompensée d’un Devos d’or au festival d’humour de Monnaie en France.

Grâce à son pote De Staercke, le comédien, qui a aussi donné dans le théâtre jeune public, intègre les émissions pour enfants dont "Ici Bla-Bla". "Une pépinière à comédiens, se souvient-il, qui m’a permis d’en rencontrer d’autres… et de gagner l’argent." Autre épisode télévisuel, Jean-Louis Leclercq a tenu quatre saisons durant une chronique dans l’émission "50 Degrés Nord" sur Arte, qui s’est arrêtée en décembre dernier en même temps que l’émission.

S’il se récrie à l’idée de carrière, Leclercq a aussi fait des apparitions au cinéma notamment dans "Potiche" de François Ozon. "Une expérience magnifique! Contacté par une agence de casting, je passe l’audition, ignorant la nature du projet. On me fait venir deux, trois fois… À la troisième, je rencontre François Ozon, avec qui je sympathise, raison pour laquelle à mon avis on me donne ce petit rôle de médecin d’une minute trente! Soyons clair, ajoute Jean-Louis ce que je fais dans Potiche, est à la portée de n’importe quel comédien."

"Je tente de donner un point de vue particulier, mais sans faire de politique, rendant simplement compte de ce qui me choque."
Jean-Louis Leclercq
Comédien, auteur, enseignant

La veille du tournage qui se déroulait à Bruxelles, au moment de l’essayage de costume, il se demande au fond avec qui il tourne… Dans son esprit, des vedettes genre Bernard Yerlès ou Bernard Cogniaux. "On m’annonce que je joue avec Luchini, Viard, Deneuve et Depardieu. Et je réplique: c’est ça! Et moi je suis Michel Galabru!" Jean-Louis Leclercq sympathisera notamment avec Luchini, faisant même répéter une scène au flamboyant Fabrice et à la grande Catherine.

Les rapports humains sont et restent de manière générale la grande histoire de Jean-Louis Leclercq, qui donne également des stages d’improvisation, et a conservé tout un versant pédagogique, lui qui fut même directeur d’école pendant quatre ans, voici une dizaine d’années.

Rapide sur la balle, Jean-Louis le fut aussi au pied. "Bernard Yerlès qui met en scène mon dernier spectacle, ‘La réunion de quartier’ est devenu un ami via le football. Il existe d’ailleurs une équipe de comédiens fondée par Alain Leempoel, Les Caves. Me sachant bon footballeur, Alain m’a proposé de rejoindre l’équipe. Je jouais attaquant comme Roger Claessen, mais en plus gaucher" (il rit). L’avant-centre mythique du Standard de Liège, club dont Jean-Louis est fan acharné, le gamin qu’était Jean-Louis le rencontrera au cours de l’émission "Feu vert". Quand un rêve de gosse se réalise…

Théâtre

Pas de quartier!

Au milieu du fourbi d’une salle polyvalente, Maurice et Paul s’apprêtent à présider la réunion de quartier. Point unique à l’ordre du jour: la création d’un jardin collectif et biologique. Pour réaliser ce projet grandiose qui rapprochera toute la communauté locale, il faudra se résoudre à détruire l’habitation d’une personne dudit quartier; car pour ce jardin, il convient de faire place… verte!

L’occasion pour Jean-Louis Leclercq et son comparse Stéphane Stubbe de faire défiler une belle galerie de personnages présents de façon imaginaire dans la salle et bien sûr sur scène: du boucher retord à la vieille grippe-sous et sans gêne, du gros richard à la famille immigrée, du couple qui se déchire à l’hémiplégique tatillon, tous prennent la parole sous les traits de Stéphane Stubbe sorte d’auguste tandis que Jean-Louis Leclercq s’en tient au rôle de clown blanc… La connivence, voire la complicité entre ces deux-là est évidente.

Le vivre ensemble ainsi illustré ne se veut pas que local, mais évoque aussi bien la crise, le salafisme, l’alarmisme, l’anarchie, le death metal… au point qu’au moment de passer au vote, le quartier est en passe de devenir un paradis fiscal, royaume du cannabis…

Un spectacle ramassé, mis en scène par Bernard Yerlès; qui est à l’image de ces rassemblements: sympathique, comique, partant dans tous les sens… et contrairement à ce genre de réunion, pas trop long.

"La réunion de quartier" de Jean-Louis Leclercq jusqu’au 14 février à la Vénerie à Bruxelles, 02 672 14 39, www.lavenerie.be, et du 2 au 4 avril au Magic Land Théâtre, 02 245 50 64,www.magicland-theatre.com.

Mais comment se fait-il qu’un Ucclois bon teint soit supporter du Standard de Liège située à plus de 100 kilomètres d’Uccle, alors qu’une seule "Forest" sépare la commune… d’Anderlecht? "Mon père était supporter; forcément je suis devenu rouge, arborant l’écharpe en grosse laine que ma maman m’avait tricotée. Depuis mes 20 ans, je me rends très régulièrement à Sclessin et j’adore ça." Même s’il avoue que le football est vérolé par l’argent, rendant entre autres choses cette passion indéfendable, Jean-Louis Leclercq ne peut s’en défaire vu le bonheur que le Standard lui a procuré et des amis qu’il y a rencontrés.

Mais par ces côtés tragi-comiques justement, le foot ne serait-il pas aussi quelque part du théâtre? "Évidemment. Surtout au Standard!, se marre-t-il.Mais comme tout le monde, j’ai été choqué par le récent tifo. Nous sommes sur les mêmes débats que ‘Charlie Hebdo’. Quel manque à la fois d’éducation, de distance et d’humour… Mais, dans les circonstances actuelles, cette banderole était particulièrement malvenue. Malgré tout, je reste fidèle au Standard, car on ne trahit pas son club."

Le rouge est d’ailleurs une couleur qui sied très bien au comédien au regard d’intitulés de spectacles comme "La chute finale" ou "Le grand soir". "Je tente de donner un point de vue particulier, mais sans faire de politique, rendant simplement compte de ce qui me choque. Je rappelle notamment dans ‘La réunion de quartier’ qu’un riche milliardaire équivaut à six millions et demi de pauvres".

"Grande gueule", selon ses propres termes, le comédien se révèle aussi engagé puisqu’il s’apprête à profiter de sa formation d’enseignant pour œuvrer cet été avec sa compagne logopède dans une école au Bénin. Mais d’ajouter tout de go qu’il le fait aussi pour sa propre gratification, ne voulant pas"passer pour saint Jean-Louis""D’ailleurs, ajoute-t-il pour conclure en remettant son casque, avant notre départ, nous prendrons des vacances en Écosse puis au Pays de Galles, pour faire en sorte d’être à Cardiff le 12 juin, jour du match Pays de Galles-Belgique…" De l’art de prendre la balle au bond.

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